Points clés
1. Le bruit omniprésent du monde moderne et la peur du silence
Nous imaginons tous vouloir la paix et le calme, valoriser l’intimité, et penser que la personne solitaire et silencieuse est d’une certaine manière plus « authentique » que cette même personne au sein d’une foule, mais nous cherchons rarement à profiter de ces instants.
Une existence bruyante. L’auteure évoque une enfance baignée dans une vie familiale tumultueuse, où l’introspection et la solitude étaient découragées. Cette expérience personnelle reflète une tendance sociétale plus large où la « pollution sonore » règne en maître, pourtant beaucoup choisissent activement le bruit constant, se sentant mal à l’aise ou effrayés face au véritable silence. Le monde moderne assimile « être seul » à « être isolé » et « silencieux » à « s’ennuyer », créant un environnement où la communication (le bavardage) est primordiale.
Une aversion culturelle. La société romantise le silence d’un côté, tout en le percevant simultanément comme terrifiant, dangereux pour la santé mentale et une menace pour la liberté. Ce paradoxe conduit à une fuite collective du silence, même si chacun affirme désirer la paix et le calme. L’auteure remarque que les espaces publics sont de plus en plus envahis par un bruit incessant, de la musique d’ambiance aux conversations téléphoniques, laissant peu de place à la réflexion tranquille.
Impact psychologique. Le bombardement constant de bruit a des conséquences psychologiques tangibles. L’auteure décrit des sensations physiques désagréables, de la panique et de l’épuisement dans des environnements bruyants comme les centres commerciaux, contraste frappant avec sa vie antérieure à Londres où elle ne percevait pas ce vacarme. Cela suggère que le bruit prolongé et incontrôlé est nocif, favorisant tension, agressivité, insomnie et stress, et que notre peur culturelle du silence pourrait être une forme profonde d’évitement de ses effets puissants.
2. Le silence choisi intensifie toutes les sensations et émotions
La sensation que tout ce qui est sensoriel s’amplifie fut le premier effet que j’ai remarqué en moi, et celui dont je peux affirmer avec le plus de certitude qu’il découle directement du silence.
Une conscience accrue. Lors d’une retraite solitaire de quarante jours sur l’île de Skye, l’auteure a vécu une intensification extraordinaire des sensations physiques. La nourriture avait un goût plus savoureux, les nuances du vent formaient une véritable symphonie, et la perception de la température corporelle devenait aiguë. Ce n’était pas une particularité psychologique, mais un phénomène commun rapporté par beaucoup qui choisissent le silence prolongé.
Amplification émotionnelle. Parallèlement à cet affûtage sensoriel, les émotions se déchaînaient en vagues monumentales — torrents de larmes, éclats de rire, excitation ou anxiété, souvent disproportionnés par rapport au déclencheur. Ces montagnes russes émotionnelles sont un thème récurrent dans les récits de silence choisi, suggérant qu’en l’absence des moyens habituels d’expression orale, les sentiments se vivent avec une intensité brute et sans filtre.
Parallèles historiques. Cette intensification éclaire les luttes « démoniaques » des premiers ermites chrétiens comme saint Antoine, dont les tourments sexuels pourraient être compris comme des expériences physiques et mentales exacerbées plutôt que comme de véritables attaques sataniques. Des explorateurs tels que Richard Byrd et Christiane Ritter décrivent aussi leurs sens s’ouvrant à une « sensibilité exquise » dans le silence polaire, où le monde devient « chargé de sens ».
3. La double nature du silence : liberté bienheureuse ou folie terrifiante
La seule variable dans cette expérience est l’individu qui la vit.
Expérience subjective. Le même silence profond qui peut conduire à un « calme total, une relaxation paisible, une clarté mentale, une créativité, une conscience élargie et un soulagement de la douleur » peut aussi provoquer une « décompensation proche de la psychose ». La retraite joyeuse de quarante jours sur Skye de l’auteure contraste vivement avec son expérience d’enfermement sous la neige, qui a engendré panique, désolation et quasi-hystérie, malgré des conditions extérieures similaires.
Involontaire vs choisi. Le facteur déterminant pour que le silence soit vécu positivement ou négativement est souvent sa nature : librement choisi ou imposé. L’isolement carcéral, l’abandon ou la solitude inattendue entraînent fréquemment une détresse psychologique sévère, incluant :
- Une hyperréactivité aux stimuli
- Des difficultés de pensée, de concentration et de mémoire
- Des pensées obsessionnelles intrusives et de la paranoïa
- Des attaques de panique et des troubles du contrôle des impulsions
- Des distorsions perceptives et des hallucinations
Le « son du silence ». Nombreux sont ceux qui, dans le silence profond, entendent un son continu, faible en volume et multi-tonal, que certains attribuent au système nerveux ou à la circulation sanguine, tandis que d’autres l’interprètent mystiquement comme le « chant des sphères » ou la « voix de Dieu ». Ce phénomène, ainsi que les hallucinations auditives (comme entendre des chœurs ou des voix), est un effet courant du silence, souvent interprété différemment selon l’état mental et le contexte de l’individu.
4. Le pouvoir créatif du silence dans les mythes de la création
Dans toutes ces histoires, au lieu d’avoir une singularité brutale, un instant tranchant marquant le commencement, un son brisant le silence, le processus est beaucoup plus graduel.
Mythes occidentaux vs mondiaux. Les mythes occidentaux de la création, comme la Genèse ou la théorie du Big Bang, posent un commencement où Dieu parle ou un « bang » brise un vide, impliquant que le silence est une absence à surmonter. Ce récit confère un pouvoir au langage et à la nomination, voyant la création comme un acte de rupture du silence. Pourtant, de nombreuses autres cultures proposent des mythes alternatifs où la création est un processus progressif, souvent marqué par la gestation, la naissance ou le retrait, le silence étant une force intégrale, active et génératrice.
Le silence comme agent créateur. Dans beaucoup de traditions non occidentales, le silence n’est pas un manque mais une présence positive. Par exemple :
- Mythe maori : Te Kore (le Rien, le silence) et Te Po (la Grande Nuit) précèdent la séparation de la terre et du ciel, permettant l’émergence de la vie.
- Mythe nordique : Ginnungagap (le gouffre, le vide) est le lieu où se forme la glace salée, d’où le géant Ymir est léché à l’existence. Hoenir, le dieu silencieux, donne la compréhension aux humains.
- Mythe égyptien : Atoum se crée lui-même à partir des eaux sombres et se masturbe pour engendrer toute chose, ou Thot pond un œuf cosmique d’où naît Atoum.
- Mythe aborigène : La terre est éternelle, et les ancêtres créent son sens et sa forme par la marche, la danse et le rêve continus, non par un mot unique prononcé.
La peur du vide. L’accent occidental sur la rupture du silence pourrait provenir d’une « terreur chthonienne » primordiale — la peur que les ténèbres engloutissent la lumière, menant à la mort. En affirmant le langage et le contrôle, l’humanité tente de bannir cette peur, pathologisant involontairement le silence comme sinistre ou dénué de sens. Ce biais culturel masque le potentiel du silence comme force puissante et créatrice.
5. Deux chemins vers le soi : le silence pour la dissolution de l’ego ou pour son affirmation
Est-il possible d’avoir les deux — être la personne qui prie, qui cherche l’union avec le divin, et être celle qui écrit, et en particulier écrit des récits en prose ?
Intentions conflictuelles. L’auteure identifie une tension fondamentale entre deux types de silence :
- Silence érémitique/religieux : vise le dépouillement de soi (kenosis), la dissolution de l’ego, et la perméabilité au divin. On le retrouve chez les ermites du désert comme Charles de Foucauld, qui cherchaient à détruire leur ego par un renoncement radical.
- Silence romantique/artistique : cherche à renforcer l’ego, le protéger des pressions sociales, et établir un soi authentique ou une « voix » pour l’expression créative. C’est le cas d’écrivains comme Franz Kafka ou Virginia Woolf, qui avaient besoin de solitude pour concentrer leurs capacités et affirmer leur individualité.
Le dilemme de l’écrivain. L’auteure, à la fois écrivaine et « prieure », lutte avec la prise de conscience que ces deux projets sont souvent contradictoires. La prière, surtout apophatique (sans images), cherche à estomper les frontières et transcender le récit, tandis que l’écriture de fiction exige un ego fort, des temps, lieux et intrigues linéaires. Ce conflit a conduit à une période d’interruption de son écriture imaginative.
Soi perméable vs soi borné. Elle conceptualise ces deux pôles comme des « soi perméables » (ouverts, affiliatifs, moins rationalistes) et des « soi bornés » (autonomes, intégrés, rationnels, indépendants). La culture occidentale moderne privilégie largement le soi borné, pathologisant souvent la perméabilité comme folie. Pourtant, aucun modèle ne tient parfaitement ses promesses ; chacun a ses limites, et l’ego résiste autant à sa destruction qu’à son renforcement.
6. Le paysage façonne la qualité du silence
Le silence sur une colline élevée est très différent, sur le plan acoustique, du silence du désert.
Environnements acoustiques variés. Le silence n’est pas monolithique ; sa qualité varie grandement selon le paysage. Les expériences de l’auteure dans différents milieux révèlent des caractéristiques distinctes :
- Désert : silence le plus profond et absolu, souvent accompagné du « son du silence » (bruits physiologiques internes ou bourdonnement cosmique).
- Hautes landes : moins silencieuses, remplies des sons du vent (tirant des tonalités diverses de l’herbe, des roseaux, de la bruyère, de l’eau) et des eaux courantes (babillages, clapotis, jaillissements).
- Îles : parfois assourdissantes avec les cris des oiseaux marins, mais aussi porteuses du silence des communautés abandonnées et du bruit constant des vagues.
- Forêts : silence « inquiétant » de secrets et de choses cachées, générant un sentiment de menace et d’étrangeté, à l’opposé de l’immensité ouverte des déserts ou landes.
Stimulus externe et concentration interne. Les différents paysages favorisent des états internes distincts. La rudesse et la chaleur du désert encouragent la lassitude et le repli sur soi, tandis que les panoramas changeants des collines incitent à l’observation extérieure et à l’effort physique. Cela influence si le silence mène au dépouillement de soi ou à la découverte de soi.
Écriture naturaliste et observation. La quête du silence en nature stimule une attention accrue à l’histoire naturelle. À l’instar de Gilbert White ou Thomas Bewick, l’auteure s’est mise à observer minutieusement nuages, insectes, fleurs et surtout oiseaux. Cette « pleine conscience » du moment présent, souvent nécessitant une attente silencieuse, est devenue source de joie et moyen de « mieux voir » ce qui l’entourait vraiment.
7. Le langage silencieux de la lecture et de l’art
Si la page « parle », elle n’est pas silencieuse, mais tous ceux qui savent lire savent que la lecture silencieuse est différente de la lecture à voix haute ou d’être lu à voix haute.
La lecture comme communication silencieuse. L’auteure explore la nature mystérieuse de la lecture silencieuse, pratique devenue courante seulement après le IVe siècle (exemplifiée par saint Ambroise). Contrairement au langage parlé, la lecture silencieuse est un langage main-œil, dépouillé des éléments vocaux comme le rythme et l’intonation, favorisant une relation privée et directe entre lecteur et texte. Cette intimité permet une interprétation subversive et une pensée indépendante.
L’art comme silence visible. Au-delà de la littérature, les arts visuels offrent une expérience directe du silence. L’auteure a trouvé le « silence rendu visible » dans les peintures Seagram de Rothko, qu’elle décrit comme « d’immenses bassins denses et pulsants d’énergie silencieuse ». D’autres exemples incluent :
- Les Madones sereines de Raphaël
- Les sculptures de Bernin, qui figent la transformation dans le marbre
- Les couchers de soleil de Turner
- L’art paysager d’Andy Goldsworthy, vibrant de joie silencieuse
Le silence complexe de la musique. La musique, surtout instrumentale, présente un paradoxe : c’est un langage auditif, mais l’écouter peut induire un silence intérieur profond, un état ineffable où le sens se ressent sans pouvoir être exprimé. L’auteure suggère que la musique fait le lien entre silence et langage, ou constitue un langage unique, comparable à la langue des signes ou aux mathématiques.
8. Intégrer le silence dans une vie moderne et durable
La réalité est qu’il est impossible de vivre dans un silence complet très longtemps dans le monde développé du XXIe siècle sans diverses et larges négociations, en partie avec soi-même.
Défis pratiques. Maintenir un silence profond dans le monde moderne demande un effort conscient et des stratégies pragmatiques. L’expérience de l’auteure, construisant un ermitage et gérant la vie quotidienne, souligne la nécessité de :
- Minimalisme : réduire ses possessions et adopter la théorie économique de Thoreau (la richesse mesurée en temps libre) pour diminuer besoins matériels et bruits associés.
- Gestion du temps : débrancher les téléphones, limiter les activités sociales, structurer les journées pour maximiser les périodes silencieuses, quitte à renoncer à certaines commodités.
- Autonomie : accepter de gérer soi-même ses besoins pratiques (courses, tâches ménagères), ce qui implique des « ruptures techniques du silence » par des interactions nécessaires.
Le silence « servi ». Historiquement, même les ermites les plus solitaires (comme Julienne de Norwich ou Thomas Merton) bénéficiaient d’aides pour leurs besoins extérieurs, leur permettant de préserver leur silence. Le choix de l’auteure d’être sa « propre servante » signifie naviguer dans les compromis inhérents à la vie moderne tout en aspirant à la quiétude intérieure.
Le rythme plutôt que l’immobilité absolue. L’auteure a trouvé un modèle d’intégration du silence dans le rythme quotidien de la marée de l’estuaire — son flux et reflux silencieux, ses couleurs changeantes, sa faune diverse. Ce cycle naturel offre un contrepoint aux exigences linéaires du temps et du récit, suggérant une manière d’entrelacer différentes « strates » de silence dans une vie riche et durable.
9. Le silence comme réalité profonde et indéfectible
Le silence ne semble pas être une perte ou un manque de langage ; il ne semble même pas être l’opposé du langage.
Au-delà de l’absence. L’auteure rejette fermement l’idée que le silence soit simplement un manque ou une absence de son ou de parole. Sa décennie d’exploration révèle le silence comme une réalité positive, réelle et multiforme, un « monde entier en soi », indépendant du langage et de la culture. Cette conviction est renforcée par de nombreuses expériences où le silence n’est clairement pas un déficit, mais une présence profonde.
Qualités multiples. Le silence possède des qualités distinctes, comparables à la hauteur, au volume et au timbre. Il peut être :
- Calme ou effrayant
- Solitaire ou joyeux
- Profond ou léger
- Silence de la neige, silence humide, silence ensoleillé
Ces variations suggèrent que le silence est un phénomène actif, non un vide passif.
Fondement neurologique. Les recherches neurologiques modernes, notamment les scans cérébraux lors de la méditation, indiquent que le silence mobilise des zones différentes du cerveau que le langage ou la pensée linéaire. Cette « zone sous-corticale » est associée à un contenu émotionnel puissant et à une expression non linguistique, suggérant que le silence offre un retour vers le « sémiotique », le terreau du soi, où résident des expériences riches et passionnantes.
Le mystère ultime. En définitive, le silence est présenté comme un mystère profond, comparable à un « trou noir » où la force gravitationnelle est si intense que rien, pas même la lumière, ne peut s’échapper. C’est une force capable d’étirer, de déformer et de contracter l’ego, pouvant mener à un effondrement vers un nouvel univers ou vers Dieu. C’est un voyage risqué, terrifiant, mais aussi beau, offrant une forme unique de liberté et la chance de découvrir ce qui se trouve au-delà des limites de la compréhension conventionnelle.
Résumé des avis
Un Livre du Silence, de Sara Maitland, relate la quête de l’auteure pour trouver le silence dans la vie moderne, débutant par six semaines passées sur l’île de Skye. Les avis sont partagés : certains louent son exploration sincère des dimensions psychologiques et spirituelles du silence, son travail de recherche historique approfondi sur les ermites et les mystiques, ainsi que la beauté de sa prose. D’autres, en revanche, jugent l’ouvrage égocentré, répétitif et trop académique, pointant un usage excessif de références et un sentiment de privilège non justifié. Nombreux sont ceux qui perçoivent une tension entre sa vie de prière et son écriture créative. L’élément religieux rebute certains lecteurs, tandis que d’autres saluent son engagement sérieux envers la solitude, la contemplation et la portée culturelle du silence.