Points clés
1. L’ombre de la modernité : l’exclusion inhérente à l’inclusion dans l’État-nation
Les grandes promesses de la modernité – participation politique, égalité devant la loi et protection contre l’arbitraire du pouvoir étatique, dignité pour les faibles et les pauvres, justice sociale et sécurité – ne se sont pleinement réalisées que pour ceux qui furent reconnus comme membres véritables de la nation.
Une réinterprétation radicale. Les théories traditionnelles considèrent souvent le nationalisme et l’ethnicité comme des vestiges pré-modernes ou des sous-produits temporaires de la formation des États. Pourtant, cette perspective affirme que la modernité elle-même est fondamentalement structurée par des principes ethniques et nationalistes. La participation démocratique, l’égalité juridique et l’autodétermination nationale ne sont pas des idéaux universels, mais des privilèges accordés de manière sélective à la « nation incarnant l’État ».
De nouvelles formes d’exclusion. Alors que les empires pré-modernes intégraient des groupes divers sous des ordres hiérarchiques et universalistes, les États-nations modernes ont remplacé cette mosaïque par des formes inédites, souvent méconnues, d’exclusion. Ces exclusions reposent sur des critères ethniques ou nationaux, privant de pleine participation ceux considérés comme « étrangers ». Ce phénomène n’est pas un défaut, mais un « revers » inhérent à la modernité politique.
Des constantes historiques. Ce que l’on nomme aujourd’hui « nettoyage ethnique » ou « ethnocide » dans des régions comme les Balkans ou l’Afrique a en réalité été une caractéristique récurrente de la construction nationale et de la formation étatique en Europe. De l’expulsion des Tsiganes sous Henri VIII à « l’échange de populations » après le traité de Lausanne, ces pratiques sont des constantes souvent oubliées au profit d’une nation bâtie avec succès.
2. L’État-nation : une triple fusion du peuple, de la citoyenneté et de l’ethnos
Le peuple en tant qu’entité souveraine exerçant le pouvoir par une procédure démocratique ; le peuple en tant que citoyens d’un État, détenteurs de droits égaux devant la loi ; et le peuple en tant que communauté ethnique unie non par des distinctions d’honneur ou de prestige, mais par un destin politique commun et des traits culturels partagés : ces trois notions du peuple furent fusionnées en un seul peuple élargi.
La trinité indivisible. L’État-nation moderne repose sur la fusion de trois concepts distincts de « peuple » :
- Entité souveraine : source du pouvoir démocratique.
- Citoyens : détenteurs de droits égaux devant la loi.
- Communauté ethnique : unie par une culture et un destin communs.
Cette fusion a remplacé le droit divin comme principe central de légitimation, créant un cadre puissant, mais intrinsèquement exclusif, pour le discours et l’organisation politique.
Variations d’accent. La relation exacte entre ces trois principes varie selon les époques et les lieux. Certains États, comme la France ou la Suisse, privilégient la démocratie, d’où découlent la nation et la citoyenneté. D’autres, tels que l’Allemagne, la Grèce ou Israël, mettent l’accent sur la nationalité, à partir de laquelle s’organisent la citoyenneté et l’inclusion démocratique. Ces différences engendrent des « luttes sectaires » sur la définition de l’appartenance véritable à la nation.
Politisation de l’ethnicité. L’appartenance au corps souverain et la citoyenneté étant devenues synonymes d’appartenance à une communauté ethnique particulière, la définition de cette communauté et de ses frontières a acquis une importance politique majeure. Cette transformation a brisé la mosaïque pyramidale des empires pré-modernes, où les différences ethniques étaient intégrées dans un ordre politique non ethnique, faisant de l’appartenance ethnique un critère central de loyauté politique.
3. La culture comme compromis : comment les sociétés négocient sens et frontières
Un compromis culturel émerge lorsque les acteurs partageant un espace communicatif s’accordent sur la valeur de certains principes et sur la pertinence de certains modes de classification du monde social.
Négocier le sens. La culture est comprise comme un processus continu, souvent instable, de négociation du sens entre individus stratégiquement compétents aux intérêts divers. Cette négociation aboutit à un « compromis culturel » – un ensemble de normes collectives, de classifications sociales et de visions du monde que tous les acteurs impliqués reconnaissent comme compatibles avec leurs intérêts à long terme, même pour des raisons différentes.
Habitus et action stratégique. Les individus intériorisent leur position sociale à travers un « habitus » – un système de dispositions routinisées à agir, percevoir et interpréter. Ce concept modifié d’habitus permet une évaluation critique et des actions stratégiques pouvant diverger des schémas culturels établis, médiant entre décision rationnelle et pouvoir du discours.
Fermeture sociale et marquage des frontières. La négociation du compromis culturel est intrinsèquement liée à la « fermeture sociale », processus de définition et de maintien des frontières entre « nous » et « eux ». Cela implique le contrôle de l’accès au groupe et le marquage de ses limites par des « éléments diacritiques » tels que les styles vestimentaires ou les modes de langage. La fermeture sociale peut conduire à la formation de divers groupes, notamment :
- Groupes ethniques
- Nations
- Classes sociales
- Communautés villageoises
4. La fermeture nationale : les quatre piliers institutionnels modernes de l’exclusion
Les États-nations résultent de quatre processus institutionnels étroitement liés de fermeture : politique (démocratie liée à l’autodétermination nationale), juridique (citoyenneté liée à la nationalité), militaire (conscription universelle liée à la citoyenneté nationale) et sociale (institutions de l’État-providence liées au contrôle de l’immigration étrangère).
Systèmes imbriqués. L’idée nationale est devenue le principe central d’organisation de l’inclusion et de l’exclusion dans plusieurs domaines sociaux. Ces quatre formes de fermeture institutionnelle se renforcent mutuellement, rendant la vision nationaliste du monde naturelle et évidente.
Dimensions de la fermeture :
- Fermeture juridique : l’égalité devant la loi devient un privilège réservé aux nationaux, remplaçant les systèmes juridiques hiérarchiques pré-modernes par une discrimination entre citoyens et étrangers. La citoyenneté, initialement territoriale, fusionne avec la nationalité (par exemple, éléments du ius sanguinis).
- Fermeture politique : l’accès au pouvoir étatique est réservé à ceux qui représentent la communauté nationale, remplaçant les souverains de droit divin ou de classe par ceux qui « gouvernent des semblables ». La démocratie s’attache à l’autodétermination nationale.
- Fermeture militaire : la conscription universelle lie la participation démocratique et l’égalité juridique au devoir de défendre le territoire, considérant la domination étrangère comme le « pire des maux ». La loyauté devient une question d’origine nationale, non de fidélité à un seigneur ou à un salaire.
- Fermeture sociale : l’État-providence, inspiré par la solidarité nationale, collectivise les risques et offre une sécurité, mais nécessite simultanément un contrôle sur l’entrée dans ce « foyer national de solidarité », conduisant à des restrictions migratoires.
Le prix de l’inclusion. Chaque étape vers l’intégration de la communauté nationale renforce l’importance politique des catégories ethno-nationales, créant de nouvelles catégories d’« étrangers » ou de « minorités ethniques ». Ce processus transforme les définitions complexes et croisées de l’appartenance dans les polities pré-modernes en un système regroupé centré sur l’appartenance nationale.
5. Deux voies vers la modernité : nationalisation ou ethnicisation de l’État
Si les élites de l’État sont incapables de fournir ces biens collectifs à l’ensemble de la population nationale, on peut s’attendre à ce que des processus similaires de fermeture sociale se développent sur une base ethnique subnationale.
Compromis élites-société. Le succès de la nationalisation de l’inclusion et de l’exclusion dépend d’un compromis réussi entre les élites étatiques et divers groupes sociaux. Les élites gagnent en pouvoir en agissant « pour le bien du peuple », tandis que la population obtient participation, sécurité et dignité. Si cet échange de loyauté contre des biens collectifs échoue, une identité nationale globale est peu probable.
Ethnicisation de l’État. Dans les « États faibles » dépourvus de ressources pour un traitement non discriminatoire ou d’une société civile robuste, les élites peuvent recourir au favoritisme ethnique. Cela conduit à « l’ethnicisation de la bureaucratie », où les biens collectifs sont distribués via des réseaux clientélistes ethniques. La polity se fragmente en groupes ethniques politisés, chacun se percevant comme une communauté de destin partagé.
Conditions de l’ethnicisation :
- Faible capacité étatique : incapacité à distribuer uniformément les biens collectifs.
- Absence de société civile : manque de réseaux transethniques établis (partis, associations) obligeant les élites à s’appuyer sur des groupes ethniques ou religieux existants pour la mobilisation politique.
Cela transforme les « pièces de mosaïque » pré-modernes (millets, tribus) en catégories directement liées au pouvoir étatique, solidifiant les frontières ethniques et faisant de l’appartenance ethnique un critère politique central.
6. L’identité mexicaine en mutation : de la domination créole à la nation métisse et à la résistance indigène
Le projet libéral de construction nationale ne visait donc pas à intégrer la grande majorité indienne du pays dans la souveraineté nationale, mais à résoudre le « problème indien » en éradiquant ces vestiges du passé colonial odieux.
Mosaïque coloniale. Le Mexique colonial espagnol était un système hiérarchique et universaliste fondé sur la domination indirecte et des strates ethno-raciales (Espagnols, Créoles, Métis, Indiens, Noirs). La ségrégation légale et les droits inégaux étaient la norme, les Indiens bénéficiant de lois spéciales mais soumis à un « habitus de soumission hostile ».
Nationalisme créole et exclusion. Après l’indépendance (1821), une élite créole, influencée par les idéaux des Lumières et de la République, monopolisa l’État naissant. Elle identifia la « nation mexicaine » à elle-même, considérant les Indiens comme une « race arriérée » à assimiler ou éradiquer. Cela entraîna :
- L’expulsion des résidents nés en Espagne.
- L’abolition des droits fonciers et protections légales des communautés indiennes.
- Des « guerres de castes » contre les rébellions indiennes, souvent présentées comme des conflits raciaux.
- La conscription militaire pour tous, mais l’exclusion politique des Indiens.
Nationalisme métis et assimilation. La Révolution mexicaine (1910) provoqua un tournant radical, établissant un nationalisme métis plus inclusif. L’État, représentant désormais « les masses de la population métisse », poursuivit :
- La réforme agraire (ejidos) pour les communautés indiennes.
- L’intégration clientéliste via le parti au pouvoir (PRI).
- Des politiques d’assimilation culturelle (éducation bilingue) pour intégrer les « minorités ethniques » à la nation métisse.
Ce projet, bien qu’inclusif pour la majorité, classait encore les Indiens comme des survivances du passé, soumis à la subordination politique et à l’homogénéisation culturelle.
Contre-mouvements indigènes. Ces politiques d’assimilation favorisèrent paradoxalement l’émergence d’une classe moyenne indienne éduquée. Frustrée par la mobilité sociale limitée et l’exclusion persistante, cette élite développa un « ethno-nationalisme indien », contestant l’équation nation-métisse. Des mouvements comme les Zapatistes, initialement paysans, adoptèrent ce discours, réclamant :
- Autonomie politique et droits culturels pour les « peuples indiens ».
- Reconnaissance des langues indigènes.
- Autogouvernance fondée sur les traditions « indiennes ».
Cela représente un « contre-nationalisme », reprenant les principes nationalistes dominants pour affirmer une identité distincte et revendiquer une place dans un Mexique multiculturel.
7. La fragmentation ethno-politique de l’Irak : du pluralisme ottoman à l’hégémonie arabe sunnite
Le nouvel État irakien, composé des anciennes provinces ottomanes de Bassora, Bagdad et Mossoul, doit son existence presque entièrement à la constellation des forces impérialistes européennes à la fin de la guerre.
Mosaïque ottomane. L’Empire ottoman, une polity multiculturelle et multireligieuse, gouvernait par domination indirecte, respectant diverses communautés religieuses (millets), corporations et chefs tribaux. L’appartenance ethnique ou linguistique était secondaire face au statut religieux et social, avec une élite dirigeante diverse. Les réformes du XIXe siècle visant centralisation et modernisation introduisirent la citoyenneté et une administration unifiée, politisant pour la première fois les questions ethniques.
Ethnocratie arabe sunnite. L’Irak post-Première Guerre mondiale, État ethniquement hétérogène, fut créé par les intérêts impérialistes britanniques. Faute d’une société civile forte, la nouvelle élite arabe sunnite, majoritairement d’anciens officiers sharifiens, instaura une idéologie nationaliste panarabe. Cela conduisit à :
- Arabisation des institutions : armée, administration et éducation furent systématiquement arabisées, marginalisant non seulement les non-Arabes sunnites mais aussi les Kurdes.
- Répression des dissidences : les rébellions chiites contre l’autorité centrale et la conscription furent brutalement écrasées. Le massacre de 1933 des Assyriens, qui réclamaient l’autonomie, fut célébré comme une victoire nationale.
- Clientélisme et purges : le panarabisme se radicalisa, culminant avec le régime Baas, ethnocratie concentrant le pouvoir dans un cercle restreint d’Arabes sunnites, puis dans une seule famille de Tikrit.
L’apatridie kurde. Les dirigeants kurdes, initialement décentralisateurs ottomans, adoptèrent progressivement le nationalisme, cherchant autonomie ou indépendance. Intellectuels urbains et officiers formèrent des partis nationalistes (ex. KDP), s’alliant aux chefs tribaux comme Mullah Mustafa Barzani. L’État irakien répondit par :
- Répression militaire : guerres contre les forces kurdes, souvent avec soutien extérieur (iranien).
- Arabisation forcée : politiques de dépeuplement des zones kurdes, réinstallation de familles arabes, suppression de la culture kurde.
- Campagnes génocidaires : la campagne Anfal (1988) comprit attaques chimiques et massacres, provoquant déplacements massifs et renforçant l’aliénation kurde vis-à-vis de l’État irakien.
La fragmentation persistante et les conflits internes entre factions kurdes dans la région autonome illustrent la difficulté à construire un État unifié dans un paysage politique profondément ethnicisé, laissant les Kurdes en « groupe apatride ».
8. Xénophobie et racisme : le versant radical de l’exclusion nationalisée
La xénophobie et le racisme sont les enfants naturels de l’ordre mondial des États-nations, une forme extrême de nationalisme, révélant dans son exagération les principes mêmes de solidarité communautaire sur lesquels reposent les sociétés modernes.
Au-delà des explications superficielles. Les théories conventionnelles peinent à expliquer pleinement la xénophobie et le racisme.
- Choix rationnel : la concurrence économique pour l’emploi ou le logement est souvent infirmée par des données montrant la xénophobie en période de croissance ou ciblant des groupes non concurrents.
- Fonctionnalisme/sociobiologie : « incompatibilité culturelle » ou « distinction raciale » sont contestées par des exemples historiques d’assimilation réussie malgré des différences culturelles et raciales importantes (ex. Néerlandais-Indonésiens, Chinois dans le Sud des États-Unis).
- Théorie du discours : si elle reconnaît le pouvoir du discours, elle surestime souvent l’influence des élites et néglige les mouvements xénophobes populaires.
- Phénoménologie : les crises sociétales et la recherche d’identité ne suffisent pas à expliquer pourquoi certains groupes sont ciblés ni la répartition inégale de la xénophobie.
Une part intégrante de la modernité. La xénophobie et le racisme ne sont pas des déviations pathologiques, mais liés fondamentalement à l’ordre institutionnel de l’État-nation. Ils naissent de la fusion des identités collectives, des droits participatifs et des institutions étatiques autour de l’idée d’une communauté nationale. L’État et ses biens collectifs (droits, sécurité, protection sociale) sont perçus comme la propriété du peuple national.
Crise et radicalisation. Lorsque le compromis culturel nationaliste est menacé, mettant en danger le prestige et la position socio-économique de certains groupes (ex. classes descendantes, moins éduquées), une interprétation radicalisée du nationalisme émerge. Cela conduit à :
- Panique morale : peur d’un effondrement social causé par des étrangers « envahissants ».
- Jeu à somme nulle : perception que les biens collectifs sont limités et doivent être défendus contre les « autres ».
- Vision manichéenne : lutte entre « nations » ou « races » moralement supérieures et envahisseurs barbares, justifiant ségrégation, discrimination et violence.
Cette radicalisation cible ceux ayant la plus courte ou marginale histoire de participation à l’État-nation, tels les immigrés ou minorités ethniques, perçus comme des menaces à la solidarité nationale.
9. Le paradoxe multiethnique suisse : unité forgée, immigrés exclus
Le cas suisse est particulièrement intéressant car il n’y eut pas de royaume absolutiste capable d’imposer une homogénéité religieuse et/ou linguistique, comme en France, en Espagne ou en Angleterre.
Un chemin unique vers la nation. La Suisse, pays multiethnique, multilingue et multireligieux, constitue un paradoxe face aux théories liant formation de l’État-nation et homogénéité culturelle. Son ancien régime pré-moderne était une mosaïque fragmentée de cantons, corporations et communautés rurales, caractérisée par une stratification sociale hiérarchique et des divisions religieuses, mais avec un taux d’alphabétisation élevé.
Une société civile transethnique comme fondation. Contrairement au Mexique ou à l’Irak, le processus de construction nationale suisse (1798-1848) fut profondément façonné par un dense réseau d’organisations de société civile transethniques (associations, sociétés, clubs) apparues avant l’État moderne. Ces groupes :
- Favorisèrent un patriotisme républicain : promouvant les idéaux de liberté, égalité et citoyenneté, transcendant barrières cantonales, religieuses et linguistiques.
- Fournirent une infrastructure politique : permettant aux élites de divers horizons de mobiliser le soutien et de négocier la constitution de 1848, établissant un État fédéral moderne avec un multilinguisme pragmatique.
- Assurèrent une représentation équilibrée : des mécanismes informels garantissaient la représentation proportionnelle des groupes linguistiques dans les institutions fédérales, empêchant la politisation des différences ethniques.
Du patriotisme au nationalisme ethnicisé. Si la Suisse fut d’abord une « nation par volonté » fondée sur des idéaux républicains, le nationalisme suisse évolua, surtout à partir des années 1880, en réaction aux nationalismes européens environnants et à l’intégration des populations catholiques et ouvrières. Cela conduisit à :
- « Défense spirituelle » (années 1930-40) : un nationalisme ethnicisé présentant la Suisse comme une nation unique, voulue par Dieu, fusionnant ses cultures diverses en un « esprit suisse » distinct face aux menaces extérieures (ex. nazisme).
- Le dialecte comme marqueur d’identité : parler les dialectes suisses-allemands devint un signe d’appartenance nationale, distinguant les « vrais » Suisses des « arrogants » Allemands.
Malgré ces évolutions, le compromis politique transethnique demeura, empêchant que la tranchée linguistique ne devienne une fracture politique permanente, contrairement à d’autres États multiethniques.
10. L’ironie de l’État-providence : la solidarité interne alimente l’exclusion externe
Plus les segments de la population nationale étaient intégrés dans l’ordre idéologique, juridique, politique et social de l’État moderne, plus le statut des immigrés et étrangers semblait se détériorer.
Le paradoxe de l’inclusion. Le « succès » suisse d’intégration des groupes internes divers dans un compromis national eut un revers : l’exclusion systématique et institutionnalisée des immigrés non nationaux. Ce processus, souvent négligé, se développa progressivement du XIXe siècle jusqu’au milieu des années 1970.
L’ère libérale (1848-1914) : La Suisse pratiquait alors des frontières ouvertes et une discrimination légale minimale envers les étrangers, qui jouissaient de droits quasi égaux (hors vote et service militaire). La « question des étrangers » portait sur la loyauté politique, avec des propositions de ius soli pour assimiler les immigrés à la citoyenneté. L’immigration massive n’était pas perçue comme une menace économique ou culturelle.
L’État-providence et le contrôle migratoire (1914-1970) : La Première Guerre mondiale marqua un tournant, entraînant :
- Contrôle centralisé des migrations : la loi martiale instaura un contrôle fédéral de l’immigration, remplaçant la libre circulation par des permis discrétionnaires.
- Fermeture du marché du travail : distinctions légales entre citoyens et étrangers dans l’emploi, limitant la mobilité professionnelle et géographique des immigrés.
- Montée de l’État-providence : mise en place progressive de la sécurité sociale nationale (chômage, retraite, assurance maladie) dès les années 1920, culminant dans l’après-guerre. Cela intégra la classe ouvrière au pacte de solidarité nationale.
Le modèle des travailleurs invités et sa fin. Après la Seconde Guerre mondiale, la Suisse adopta un système de travailleurs invités, intégrant les immigrés au marché du travail mais les excluant largement des prestations sociales et de la résidence permanente. Ce modèle, compromis avec les syndicats, visait à utiliser les immigrés comme tampon économique. Cependant, la montée des mouvements xénophobes, alimentés par la peur de la « sur-étrangérisation » et la pression sur le logement et la protection sociale, fit peser une forte pression sur le gouvernement.
Quotas stricts et « dénaturation » : Le traité de 1963 avec l’Italie intégra partiellement les immigrés au système social et offrit des voies vers la résidence permanente. Cette inclusion partielle fut immédiatement suivie de quotas migratoires plus stricts et du « Règlement sur la limitation du nombre d’étrangers » (1970). Plus les droits des immigrés progressaient, plus le régime d’entrée se durcissait, créant une catégorie de « dénats » aux droits limités, exclus des promesses pleines de la modernité.