Points clés
L'existentialisme s'est enlisé parce qu'il a pris le désespoir pour la vérité la plus profonde
L'ancien existentialisme a atteint une impasse. Wilson soutient que la philosophie de Kierkegaard, Heidegger, Sartre et Camus s'est enlisée parce qu'elle baigne tout entière dans la même atmosphère de morosité : nausée, absurdité, angoisse et conviction que l'existence humaine est accidentelle et dénuée de sens. Pendant plus de vingt-cinq ans, aucun penseur n'avait dépassé leurs textes canoniques. Camus a reconnu son impasse avant de mourir ; Heidegger s'est figé ; Sartre a tenté de s'évader dans le marxisme et a échoué.
L'atmosphère était révélatrice. Wilson a remarqué que ces philosophes traitaient le pessimisme comme un fait objectif plutôt que comme un tempérament personnel. Tout son projet consiste à bâtir un nouvel existentialisme qui conserve les questions sérieuses sur la liberté et le sens, mais rejette le postulat selon lequel la réponse honnête doit nécessairement être sombre.
Ce qui frappe, c'est la démarche diagnostique de Wilson : il traite l'humeur d'une philosophie comme un indice sur son auteur plutôt que sur la réalité. Cela anticipe les travaux ultérieurs en psychologie de l'idéologie, où des penseurs comme Jonathan Haidt soutiennent que le raisonnement rationalise souvent une posture émotionnelle préalable. L'affirmation est audacieuse et contestable. Un sartrien répondrait qu'affronter l'absurde en face est un acte de courage, non une névrose, et que l'optimisme peut lui-même être un réflexe de fuite. La réponse de Wilson, développée tout au long du livre, est empirique : si des esprits sains rapportent régulièrement du sens, alors le désespoir n'est pas la ligne de base mais un cas particulier qui mérite d'être expliqué.
Étudiez les esprits sains, pas seulement les esprits malades, et le sens réapparaît
Maslow a inversé le prisme de la psychologie. Là où Freud avait bâti une science sur la névrose et la maladie, le psychologue Abraham Maslow a étudié les personnes les plus épanouies et les mieux adaptées qu'il pouvait trouver. Il a découvert que ces personnes vivaient régulièrement ce qu'il appelait des expériences-sommets : des afflux soudains d'affirmation et de certitude. Une jeune mère regardant sa famille prendre le petit-déjeuner, une hôtesse seule après une belle soirée — toutes deux en rapportaient.
Personne ne l'avait remarqué à cause d'un angle mort. Un homme malade parle sans fin de sa maladie ; un homme en bonne santé ne mentionne jamais sa santé. Ainsi la psychologie, n'écoutant que les malades, a conclu que l'angoisse est fondamentale. Maslow a montré que les expériences-sommets sont courantes, non anormales. Cela importe parce que la contingence de Sartre — le sentiment qu'a l'homme d'être un accident superflu — est exactement ce qu'une expérience-sommet dément.
Le recadrage de Maslow a semé les graines de la psychologie humaniste puis de la psychologie positive, relancée par Martin Seligman dans les années 1990. La critique d'une science exclusivement centrée sur le déficit reste puissante : si l'on n'échantillonne que ce qui est brisé, on modélise l'humanité comme brisée. Pourtant, Wilson s'appuie fortement sur des auto-évaluations introspectives, que les chercheurs modernes traitent avec prudence en raison des biais de mémoire et des effets de demande. Néanmoins, l'argument structurel survit indépendamment de la méthodologie. L'échantillonnage compte. Une science qui ne demande jamais à quoi ressemble l'épanouissement encodera silencieusement le postulat que l'épanouissement n'existe pas, puis présentera ce postulat comme une découverte.
Votre conscience vise comme un fusil ; elle ne se contente jamais de refléter
Husserl a surpris le détective en flagrant délit de meurtre. Pendant deux siècles, la philosophie a supposé que la conscience était un miroir passif reflétant le monde, et elle a donc étudié le monde en ignorant le miroir. La phénoménologie de Husserl — l'étude de la structure de la conscience — a fait remarquer que le miroir lui-même est une variable. La conscience est intentionnelle : on ne voit pas simplement, on projette son attention sur une cible. Regardez une chose sans diriger votre attention et vous ne voyez rien.
Des exemples ordinaires le prouvent. Dans l'illusion de Müller-Lyer, deux lignes identiques semblent de longueurs différentes, et continuent de le paraître même après qu'on les a mesurées — c'est donc l'œil lui-même qui déforme. Tomber amoureux, acquérir un goût, se donner des démangeaisons, s'enivrer avec deux bières : tout cela montre que la perception est un acte que l'on accomplit, non un événement qui vous arrive.
L'intentionnalité est la véritable charnière de Husserl, et Wilson la traduit avec une clarté inhabituelle pour un lecteur profane. Les sciences cognitives modernes lui donnent largement raison : la perception est désormais comprise comme prédictive — le cerveau génère des hypothèses que les données sensorielles ne font que corriger, comme le décrivent Andy Clark et Karl Friston. L'illusion de Müller-Lyer persiste précisément parce qu'elle est inscrite dans l'inférence perceptive. Là où Wilson va plus loin que la science dominante, c'est dans le saut moral : si la perception est active, elle peut être entraînée et élargie. Cette inférence est suggestive plutôt que prouvée, mais elle recadre le développement personnel comme une discipline perceptive, et non simplement comportementale.
Vous pouvez changer votre perception, pas seulement vos circonstances
Le sophisme de la passivité est le goulot d'étranglement évolutif de l'humanité. Wilson nomme « sophisme de la passivité » la croyance selon laquelle la perception est fixe et donnée. Les animaux s'adaptent à leur environnement et s'arrêtent là. L'homme est devenu une force évolutive en découvrant qu'il pouvait changer le monde au lieu de l'accepter. Mais il n'a pas encore fait la découverte parallèle concernant sa propre conscience, supposant toujours que la réalité a l'apparence qu'elle a et ne peut être modifiée.
Les expériences transactionnistes le rendent concret. Dans la chambre déformée — une pièce trapézoïdale truquée pour paraître carrée — un homme et un garçon échangent leurs tailles apparentes en la traversant. Pourtant, dans le phénomène Honi, une épouse observant son mari respecté ne voyait aucune distorsion, parce que son attitude émotionnelle corrigeait l'illusion. La perception, conclut Hadley Cantril, n'est qu'un pari optimal, façonné par des présupposés inconscients.
Le phénomène Honi est le joyau de ce passage. Il suggère que l'amour, le respect et l'attente remodèlent littéralement ce que les yeux rapportent — une découverte qui fait écho aux recherches sur la modulation descendante de la vision et aux études sur le placebo où la croyance modifie la physiologie mesurable. L'extension provocatrice de Wilson est que les cyprès flamboyants de Van Gogh pourraient être plus fidèles à la réalité que notre vision quotidienne terne, parce que sa perception était plus intensément intentionnelle. Cela inverse le postulat habituel selon lequel la vision extatique est distorsion et la routine grise est exactitude. C'est philosophiquement glissant, car « plus fidèle » nécessite un étalon, mais cela déstabilise utilement le réflexe de qualifier le banal de réel.
La conscience ordinaire ment sur votre propre insignifiance
La contingence n'est pas un fait mais une humeur. L'ancien existentialisme repose sur la contingence de l'homme — le sentiment d'être accidentel, superflu, insignifiant dans un univers vide. La réplique de Wilson : on ne peut invoquer la contingence tant qu'on n'a pas compris l'intentionnalité, car le soi qui se sent contingent est le faux soi construit sur la perception passive. L'homme de Freud qui oublie son parapluie semble victime du hasard, mais l'oubli était intentionnel — il n'est donc pas du tout une victime.
Des intuitions de valeur ne cessent de percer. Koestler, dans une prison espagnole, face à l'exécution, griffonna une preuve mathématique sur le mur et fut envahi par la paix, reléguant la mort au rang de détail trivial. Proust, goûtant un gâteau trempé dans du thé, sentit qu'il avait cessé d'être médiocre, accidentel, mortel. Ce ne sont pas des illusions mais des aperçus montrant que le sentiment quotidien d'insignifiance est la véritable erreur.
C'est l'affirmation épistémologique la plus radicale de Wilson : l'auto-évaluation pessimiste est systématiquement peu fiable, et non pas neutre et exacte. Elle résonne avec la thérapie cognitive, où Aaron Beck a montré que la cognition dépressive se déforme vers le négatif de manière mesurable et corrigible. Le danger est la symétrie. Si la vision dépressive est menteuse, pourquoi la vision extatique serait-elle véridique plutôt qu'également biaisée vers le haut ? Wilson répond que les états de sommet élargissent le champ des faits tandis que la dépression le rétrécit, faisant ainsi de l'ampleur son critère de départage. C'est un critère défendable, mais il suppose tacitement que davantage d'information produit des valeurs plus vraies — ce que l'histoire de la philosophie, avec dix pessimistes pour un optimiste, complique.
L'ennui, et non la douleur, est le piège : le plaisir cesse de vous atteindre
Le seuil d'indifférence explique le désespoir moderne. Wilson forge le concept de seuil d'indifférence (qu'il appelle aussi en privé la Marge de St Neot) pour désigner l'état dans lequel la douleur et les désagréments peuvent encore vous stimuler, mais le plaisir ne passe plus. Concentrez-vous intensément au milieu de distractions et l'habitude d'exclusion se bloque, vous laissant insensible au ravissement tout en restant irritable face aux contrariétés. Voilà pourquoi l'homme qui a tout peut être suicidaire tandis que le prisonnier s'accroche à la vie.
La vieille femme dans la bouteille de vinaigre illustre le mécanisme. Une fée améliore son logis, de la bouteille au cottage puis au palais, et elle se plaint à chaque étape. Pendant ce temps, un paysan entassé avec son bétail, puis débarrassé de celui-ci, trouve sa cabane palatiale. Sartre se sentait le plus libre sous le danger de la guerre. La sécurité engendre l'ennui, l'ennui draine la vitalité, et le confort étouffe silencieusement la liberté même qu'il était censé protéger.
Wilson isole un paradoxe que l'économie comportementale a formalisé plus tard sous le nom d'adaptation hédonique : les humains normalisent les gains et réinitialisent sans cesse leur ligne de base. Son interprétation est plus sombre et plus utile que la métaphore habituelle du tapis roulant. Il affirme que l'adaptation n'est pas passive mais une habitude intentionnelle d'exclusion devenue rigide, ce qui signifie qu'elle pourrait en principe être débloquée par une discipline délibérée. Cela rejoint les recherches sur la saveur consciente (savoring) et l'observation clinique selon laquelle l'anhédonie — l'incapacité à ressentir du plaisir — est un marqueur de la dépression plutôt qu'un plancher naturel de l'humain. La prescription implicite est contre-intuitive : parfois, il faut de la friction, et non plus de confort, pour se sentir vivant.
L'homme est un amphibien ; la créature pleinement humaine n'existe pas encore
Nous sommes échoués entre deux éléments. Empruntant à H. G. Wells, Wilson qualifie l'homme moderne d'amphibien, semblable à une créature marine primitive se hissant sur la terre ferme avec de simples nageoires. Nous aspirons au pays de l'esprit — la pensée soutenue et la liberté intérieure — mais l'effort nous épuise et nous retombons dans la trivialité quotidienne, la mer. Le patron de café de Sartre, dont la tête se vide quand le café se vide, est encore une pure créature marine dépendante des stimuli extérieurs.
Par conséquent, l'homme n'existe pas encore. Wilson l'entend littéralement. Un animal est énergie sans liberté ; l'homme possède une dimension supplémentaire de liberté intérieure mais ne peut pas encore s'y maintenir, comme le prouvent les expériences en chambre noire qui révèlent notre dépendance à la stimulation extérieure. Le véritablement humain — ce que Nietzsche appelait le surhumain — est un stade encore à venir, et l'homme est un animal orienté vers un but, construit pour l'atteindre.
Le cadrage évolutif rattache Wilson à la noosphère de Teilhard de Chardin et au transhumanisme de Julian Huxley, tous écrivant dans le même courant du milieu du siècle. La force de cette approche est de refuser de considérer la nature humaine actuelle comme définitive ; le risque est la téléologie — supposer que l'évolution a une direction vers une conscience supérieure, ce que la théorie darwinienne nie explicitement. Wilson contourne la biologie en situant l'étape suivante dans la culture et la discipline plutôt que dans les gènes, ce qui est plus défendable. L'expression « l'homme n'existe pas encore » est une grenade rhétorique, mais elle capture quelque chose de réel : l'écart entre nos capacités de pointe et notre fonctionnement habituel est immense et largement inexploré.
La soif de connaître est une pulsion primaire, non un outil de survie
La curiosité est un appétit à part entière. Maslow a remarqué que ses singes résolvaient des casse-tête ennuyeux sans aucune récompense, jetant parfois la nourriture qu'ils avaient gagnée. Une étudiante déprimée, employée dans une usine de chewing-gum, a retrouvé sa santé et son cycle menstruel simplement en reprenant ses études. Le besoin de connaître, soutient Wilson, n'est pas au service du besoin de sécurité ; c'est un appétit évolutif primaire, et la peur ne devient dominante que lorsque la vitalité est en recul.
Le sens de la vie surpasse même la volonté de vivre. Viktor Frankl, emprisonné dans un camp nazi, a observé que les survivants n'étaient pas les plus robustes physiquement mais ceux que soutenait un sens : un système mathématique à construire, un livre à terminer. La psychologie existentielle traite la créativité frustrée et la perte de sens comme de véritables causes de névrose, et non comme des inadaptations sexuelles ou sociales déguisées.
Wilson s'allie ici à une tradition de recherche solide. La logothérapie de Frankl, la théorie de l'autodétermination de Deci et Ryan, et les études reliant le sentiment de but à la longévité convergent tous vers l'idée que le sens est un besoin authentique, non un luxe superposé à la survie. Les données sur la curiosité des singes préfigurent les travaux sur la motivation intrinsèque et la récompense dopaminergique de l'information elle-même. Là où la prudence s'impose : Wilson généralise à partir de cas frappants vers une pulsion universelle, et la survie dans les camps était massivement déterminée par le hasard et la brutalité, non par l'attitude — un point sur lequel Frankl lui-même était prudent. L'intuition tient mieux comme affirmation sur ce qui soutient les gens que sur ce qui les sauve.
Une seule expérience-sommet a guéri la plupart des alcooliques ; provoquons-les délibérément
Le sens peut être déclenché, puis étudié. Wilson rapporte des expériences menées dans trois universités où des alcooliques traités à la mescaline ou au LSD se sont rétablis dans environ 62 % des cas, et presque tous ceux qui se sont rétablis avaient vécu une expérience-sommet sous l'effet de la drogue, tandis que les 40 % qui ne se sont pas rétablis n'en avaient eu aucune. C'était l'expérience-sommet, facilitée par la musique et la suggestion, qui opérait la guérison, et non la substance chimique seule.
L'alcoolique est chacun de nous en miniature. L'alcoolique trouve la vie quotidienne trop ennuyeuse ou douloureuse et voit le monde comme mort et passif, ayant cessé tout effort créatif. Une expérience-sommet brise ce sophisme de la passivité, restaurant l'intuition de la liberté comme le sang qui revient dans un bras engourdi. Wilson ne prône pas l'usage récréatif des drogues ; il propose les drogues occasionnellement comme matière première pour une auto-analyse phénoménologique, qui est la voie plus lente mais plus sûre pour induire des sommets sans elles.
Wilson écrivait à l'apogée de la recherche psychédélique des années 1960, et sa prudence quant à la généralisation à partir de contextes de laboratoire semble prémonitoire étant donné les décennies de prohibition qui ont suivi. La renaissance depuis 2010 — les essais de psilocybine à Johns Hopkins et à l'Imperial College pour l'addiction et la dépression — a substantiellement validé le mécanisme qu'il décrit : le changement durable est corrélé à l'intensité de l'expérience mystique ou sommet, et non simplement à la dose. Son affirmation plus profonde est philosophique — que ces états portent un contenu objectif sur la valeur — ce que les neurosciences ne peuvent trancher. Mais son insistance à coupler l'expérience avec une analyse disciplinée anticipe l'accent moderne mis sur l'intégration et le « set and setting ».
La joie n'est pas de l'auto-illusion ; la nausée n'est pas la vérité brute
Sartre a inversé la flèche de la perception. Dans sa théorie des émotions, Sartre traite les sentiments comme de la magie — une transformation magique de la conscience par le désir — et soutient que, puisque le monde ne peut jamais justifier la joie, toute joie est nécessairement de l'auto-illusion, tandis que la nausée — le sentiment dégoûté d'un monde visqueux et dénué de sens — est la perception primordiale et honnête.
La phénoménologie de Wilson renverse cette thèse. L'ennui et l'absence de sens ne sont pas du tout primordiaux ; ils sont un produit final complexe, le résultat d'un esprit émoussé par la sur-familiarité et l'intentionnalisation négative. La joie du scientifique devant une découverte n'est pas un écran masquant l'ignorance ; c'est l'expérience directe de son champ de liberté qui s'élargit soudainement. Coleridge l'a dit clairement : nous ne recevons que ce que nous donnons, et les sources de la beauté sont en nous. Le lac n'est pas beau en soi ; il devient le symbole d'une liberté intérieure que le poète ressent véritablement.
C'est Wilson retournant l'outil même de Sartre contre lui, et c'est son coup analytique le plus tranchant. Si toute perception est intentionnelle, comme Sartre l'affirme, alors la nausée est aussi construite que la joie, et ne peut revendiquer un accès privilégié à la réalité. L'argument est net et largement valide sur les prémisses mêmes de Sartre. La question plus subtile est de savoir si la liberté intérieure est elle-même réelle ou, comme le dirait un matérialiste strict, une autre construction. Wilson concède que Sartre ne pourrait s'en sortir qu'en déclarant les humains des machines, ce que Sartre refuse. L'échange illustre la bonne philosophie : localiser l'incohérence cachée de l'adversaire plutôt que simplement affirmer l'humeur opposée.
Vaincre le lâche intérieur qui vous maintient aveugle à votre liberté
Deux moi sont en guerre à l'intérieur de vous. Wilson ressuscite l'image blakéenne du spectre : un parasite dont la fonction est de maintenir l'homme dans l'ignorance de sa liberté. Un moi est le lâche — prudent, matérialiste, prisonnier du présent — dont le credo est la sécurité à tout prix et qui s'endort dès que la vie devient confortable. L'autre est le moi évolutif, orienté vers un but, certain que la liberté est un pouvoir absolu.
La perversité révèle le conflit, non le chaos. Sartre voyait dans l'envie d'une femme respectable de se comporter comme une prostituée un vertige de liberté dénué de sens. Wilson y lit la révolte de son moi supérieur contre un avenir statique et sans but. Le meurtrier de Poe avoue pour échapper à l'enfermement dans l'identité de simple meurtrier, restaurant ainsi sa liberté. Notre réaction face au crime — un sentiment immédiat de gâchis — prouve que nous portons en nous un étalon de valeurs plus profond que la conscience quotidienne.
Le modèle blakéen des deux moi est plus ancien que Wilson et réapparaît dans les structures du moi chez Freud, dans les systèmes rapide et lent de Kahneman, et dans l'observation ancienne des stoïciens et des bouddhistes d'un moi réactif opposé à un moi témoin. La contribution de Wilson est de rendre cette scission évolutive et morale plutôt que simplement descriptive : le lâche n'est pas une mécanique neutre mais l'obstacle spécifique à devenir pleinement humain. La lecture de la perversité comme un but contrarié est plus généreuse et sans doute plus exacte que le vertige de Sartre, rejoignant l'observation clinique selon laquelle l'auto-sabotage exprime souvent une exigence refoulée de sens plutôt qu'une pulsion de mort.
Analyse
Le projet de Colin Wilson se comprend mieux comme une mission de sauvetage que comme une démolition. Il accepte la question centrale de l'existentialisme — quel est le sens de l'existence humaine dans un univers sans garantie religieuse — mais rejette la réponse que Sartre et Heidegger avaient selon lui introduite en contrebande comme prémisse. Sa manœuvre intellectuelle décisive consiste à fusionner deux mouvements que la philosophie du milieu du siècle maintenait séparés : l'existentialisme continental et la phénoménologie husserlienne. De Husserl, il emprunte l'intentionnalité — l'affirmation que la conscience constitue activement l'expérience plutôt qu'elle ne la reçoit passivement — et la transforme en arme optimiste. Si le soi qui se sent accidentel et contingent est lui-même une construction de la perception passive et bornée, alors la contingence n'est pas le socle ; c'est une erreur corrigible.
La force du livre réside dans son refus de traiter la ligne de base dépressive ordinaire comme la vérité sur la nature humaine. En mobilisant les expériences-sommets de Maslow, les survivants de Frankl, les expériences de perception transactionniste, les études de privation sensorielle et les premières thérapies psychédéliques, Wilson assemble un dossier véritablement interdisciplinaire montrant que l'épanouissement et la conscience élargie sont aussi réels et aussi riches en données que la pathologie. Une grande partie de cela a bien vieilli. La psychologie positive, les modèles de traitement prédictif de la perception et la renaissance de la recherche psychédélique font tous écho à ses intuitions.
Les faiblesses sont tout aussi évidentes. Wilson s'appuie fortement sur des témoignages littéraires et introspectifs, sa téléologie évolutive force le cadre de l'orthodoxie darwinienne, et son mouvement normatif clé — selon lequel une conscience plus large est plus vraie — nécessite une théorie de la valeur qu'il ne fait qu'esquisser. Il est aussi davantage un synthétiseur qu'un chercheur original, et sa prose confond parfois l'affirmation avec la preuve. Pourtant, la provocation centrale perdure et reste sous-explorée : les limites de la conscience quotidienne sont des dispositifs de sécurité auto-imposés, l'ennui plutôt que la tragédie est la véritable affliction moderne, et la créature pleinement humaine — capable de convoquer le sens à volonté — n'existe pas encore mais pourrait être façonnée par une attention disciplinée.
Résumé des avis
Glossaire
Nouvel existentialisme
Existentialisme optimiste fondé sur la phénoménologiePhilosophie proposée par Wilson qui conserve les questions sérieuses de l'existentialisme sur la liberté et le sens, mais en rejette le pessimisme. Fondé sur la phénoménologie de Husserl et les expériences paroxystiques de Maslow, il traite le sentiment d'absurdité de l'homme comme une erreur corrigible de la perception passive plutôt que comme une vérité fondamentale, et ouvre la voie à un stade ultérieur de l'évolution humaine.
Intentionnalité
La conscience vise activement, elle ne reflète jamaisPrincipe de Husserl, central chez Wilson, selon lequel la conscience n'est pas un miroir passif reflétant la réalité, mais un processus actif qui dirige l'attention vers les objets, sélectionne et façonne ce qui est perçu. La perception est donc un acte de choix, comme le démontrent les illusions d'optique et la manière dont l'humeur, l'amour ou l'ennui modifient ce que nous voyons réellement.
Expérience paroxystique
Afflux soudain d'affirmation de la vieTerme de Maslow désignant des moments d'affirmation intense, de sens et de certitude fréquemment rapportés par des personnes psychologiquement saines. Pas nécessairement mystiques, ces expériences peuvent naître d'une satisfaction ordinaire. Wilson les considère comme la preuve que le sentiment quotidien d'être accidentel et insignifiant est faux, et comme des états pouvant être provoqués et analysés.
Contingence
Sentiment d'être un accidentDans l'ancien existentialisme, sentiment qu'éprouve l'homme d'être inutile, accidentel et insignifiant dans un univers indifférent, considéré par Sartre et Heidegger comme un fait fondamental de l'existence. Wilson soutient qu'il ne s'agit pas d'un fait mais d'une humeur produite par le faux moi de la perception passive.
Erreur de la passivité
Croyance que la perception ne peut être changéeTerme de Wilson désignant la conviction profonde que la perception et la conscience sont passives et figées, de sorte que la réalité apparaît simplement telle qu'elle apparaît. Il qualifie cela de goulot d'étranglement évolutif de l'humanité : l'homme a appris qu'il pouvait changer le monde extérieur, mais pas encore qu'il peut changer sa façon de le percevoir.
Seuil d'indifférence
État où seule la douleur peut motiverConcept forgé par Wilson (qu'il appelle aussi en privé la Marge de St Neot) pour désigner l'état dans lequel la douleur et les désagréments peuvent encore stimuler une personne, mais où le plaisir ne l'atteint plus. Il explique pourquoi le confort engendre l'ennui et pourquoi la sécurité peut vider de sa vitalité, comme l'illustre le conte de la bouteille de vinaigre.
Le spectre
Parasite intérieur qui dissimule votre libertéImage empruntée à Blake et adoptée par Wilson pour désigner le moi quotidien limité : prudent, matérialiste, prisonnier du présent, dont le credo est la sécurité à tout prix. Il fonctionne comme un parasite maintenant l'homme dans l'ignorance de sa liberté, et s'oppose au moi évolutif, animé par un dessein et convaincu que la liberté est un pouvoir absolu.
Amphibien
Homme de transition, mi-animal, mi-espritMétaphore empruntée à H. G. Wells par Wilson pour décrire l'homme moderne comme une créature échouée entre le monde physique (la mer) et le pays de l'esprit (la terre), capable de tendre vers la liberté intérieure mais vite épuisée et ramenée en arrière. Elle sous-tend son affirmation selon laquelle la créature véritablement humaine n'existe pas encore.
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