Points clés
1. La culture, bien plus que les institutions, est le moteur de la croissance moderne
La conviction fondamentale que la condition humaine peut s’améliorer continuellement grâce à une meilleure compréhension des phénomènes naturels et à l’application de cette compréhension à la production a été la révolution culturelle qui a rendu possible tout ce qui a suivi.
Au-delà des règles formelles. La croissance économique moderne, en particulier « la Grande Enrichissement » depuis 1800, ne s’explique pas uniquement par les institutions, telles que les droits de propriété ou l’efficacité des marchés. Bien que cruciales pour la « croissance smithienne » (échanges et allocation), ces institutions ne suffisent pas à rendre compte de l’explosion de la créativité technologique. Le moteur plus profond, souvent négligé, est la « culture » — l’ensemble des croyances, valeurs et préférences partagées par une société.
Des jeux contre la nature. Ce livre souligne une distinction essentielle : les institutions régissent principalement les « jeux entre les hommes » (relations sociales), tandis que le progrès technologique implique fondamentalement des « jeux contre la nature ». Les croyances culturelles sur la relation de l’humanité avec son environnement physique — son intelligibilité, sa manipulabilité, et la vertu de son exploitation — sont primordiales. Ces attitudes déterminent la volonté d’une société à percer les secrets de la nature et à appliquer ce savoir.
Attitude et aptitude. L’innovation durable repose à la fois sur l’attitude face à la compréhension et à la manipulation du monde naturel, et sur l’aptitude à transformer cette compréhension en productivité. Ce livre s’attache à la première, retraçant comment la culture européenne, entre 1500 et 1700, a cultivé des attitudes favorables à la quête incessante et à l’application du « savoir utile », posant ainsi les bases de la Révolution industrielle.
2. L’évolution culturelle explique la transformation des sociétés
L’évolution se produit sur des variantes culturelles, qui ne sont ni des mutations aléatoires sur des variantes existantes, ni nécessairement des variations lentes et cumulatives retenues sélectivement.
Un cadre darwinien adapté. Comprendre comment la culture change nécessite une approche évolutive, mais adaptée aux phénomènes sociaux. Contrairement à l’évolution biologique, l’évolution culturelle est souvent quasi-lamarckienne, ce qui signifie que les caractéristiques acquises (croyances, savoirs) peuvent être apprises et transmises. Elle implique la variation des traits culturels, leur transmission (verticale des parents, horizontale des pairs, oblique des modèles), et une sélection parmi un « menu surabondant » d’options.
Au-delà de la dérive lente. Ce cadre dépasse les modèles darwiniens rigides fondés uniquement sur la reproduction différentielle, qui impliqueraient un changement culturel extrêmement lent en raison des longues générations humaines. Il met l’accent sur les choix conscients des individus d’adopter ou de rejeter des éléments culturels. Cette « évolution culturelle fondée sur le choix » permet des changements plus rapides et orientés des normes et savoirs sociaux.
Complexité et contingence. Les systèmes culturels sont complexes, caractérisés par la pléiotropie (un changement culturel affectant plusieurs autres) et l’épistasie (plusieurs éléments nécessaires pour un trait). Ils résistent au changement en raison du « capital culturel » existant et de la cohérence des systèmes de croyances. Cependant, des chocs externes ou des informations nouvelles convaincantes peuvent affaiblir cette résistance, conduisant à un changement adaptatif. Cette perspective souligne que les résultats historiques ne sont ni inévitables ni purement aléatoires, mais le fruit d’interactions contingentes entre variantes culturelles et environnement.
3. Les entrepreneurs culturels redessinent les paysages intellectuels
Les entrepreneurs culturels peuvent ainsi être considérés comme des spécimens exceptionnels et inhabituels, sources du changement évolutif : ce sont ceux qui ne prennent pas pour acquis les choix culturels des autres, mais cherchent consciemment à les modifier.
Agents du changement. Si de larges forces culturelles sont à l’œuvre, certains individus, appelés « entrepreneurs culturels », jouent un rôle central dans l’évolution culturelle. Ce sont des personnes qui non seulement adoptent de nouveaux traits culturels, mais œuvrent activement à modifier les « menus culturels » disponibles aux autres, les persuadant d’embrasser des idées, valeurs ou préférences inédites. Ce sont les « hommes déraisonnables » qui adaptent le monde à leur image.
Coordonner des idées disparates. Les entrepreneurs culturels à succès synthétisent souvent des notions existantes, diffusées et fragmentées, en doctrines cohérentes, devenant des points focaux de convergence intellectuelle. Pensez à Marx unifiant la pensée socialiste ou Freud organisant la psychiatrie. Leur réussite dépend de leur capacité à percevoir une demande latente pour de nouvelles idées, souvent née d’un décalage entre croyances dominantes et réalités ou anomalies nouvelles.
Le marché des idées. Ce processus se déroule sur un « marché des idées », où les entrepreneurs culturels sont des « vendeurs » cherchant à convaincre un « public » d’« acheteurs ». Leur succès dépend de :
- Contenu : la logique intrinsèque et l’adéquation de leurs idées aux faits nouveaux.
- Rhétorique : leur capacité à formuler des messages qui résonnent.
- Biais direct : l’autorité qu’ils exercent eux-mêmes ou via leurs partisans.
- Environnement : un contexte où la résistance à l’innovation est affaiblie.
Ces individus, bien que peu nombreux, peuvent profondément modifier la trajectoire du développement culturel.
4. Francis Bacon : prophète du savoir utile et du progrès
Le but vrai et légitime des sciences est d’enrichir la vie humaine par de nouvelles découvertes et ressources.
Visionnaire, non praticien. Francis Bacon, malgré ses faibles compétences scientifiques (manque de maîtrise mathématique et rejet de découvertes contemporaines majeures), fut un entrepreneur culturel d’une importance immense. Son héritage durable réside dans sa puissante articulation d’un nouveau but pour le savoir : améliorer les conditions matérielles de l’humanité par une investigation systématique et son application. Il envisageait un « mariage vrai et légitime entre la faculté empirique et la faculté rationnelle ».
Faire le lien entre théorie et pratique. Bacon défendait l’intégration du savoir formel (science) avec les savoir-faire des artisans et ouvriers. Il soutenait que le progrès scientifique dépendait de la compréhension des pratiques d’atelier et que la technologie devait s’inspirer de la philosophie naturelle. Ce « programme baconien » posa les fondations intellectuelles de « l’Aufklärung industrielle », où savoir propositionnel et savoir prescriptif se renforceraient mutuellement.
Contester l’autorité ancienne. Bacon lança une critique sévère du scolastique et de la vénération excessive de l’Antiquité, qu’il qualifiait « d’idoles du théâtre ». Il prônait une méthode empirique et expérimentale, où la nature était « tordue » pour révéler ses secrets, plutôt que de s’appuyer sur le raisonnement déductif ou les textes anciens. Ses écrits, notamment La Nouvelle Atlantide, inspirèrent la création d’institutions comme la Royal Society, destinées à organiser et diffuser le savoir utile au bénéfice du public.
5. Isaac Newton : architecte d’un univers connaissable et manipulable
En devenant la personnification de la science… la science newtonienne devint aussi le modèle à imiter, la manifestation d’un « savoir supérieur » qui appelait tous les autres savoirs à se réorienter selon des lignes similaires.
Affirmation, pas seulement espoir. Si Bacon offrait une vision pleine d’espoir pour le progrès fondé sur le savoir, Newton en donna une puissante affirmation. Son Principia Mathematica (1687) démontra que l’univers obéit à des lois universelles, intelligibles et prévisibles, découvrables par l’observation et les mathématiques. Ce triomphe insuffla une immense confiance dans la capacité humaine à comprendre et, par conséquent, à manipuler la nature.
Synthèse méthodologique. Le génie de Newton résida dans la combinaison de l’empirisme baconien (observation, données, expérience) avec la rigueur mathématique de Galilée. Il rejeta la simple spéculation, insistant sur des théories déduites de l’observation et exprimées mathématiquement. Cette synthèse méthodologique devint la référence en matière d’enquête scientifique, inspirant d’autres disciplines — de la médecine à l’économie — à rechercher des lois élégantes et quantifiables.
Icône culturelle et modèle. Le prestige immense, la richesse et le titre de chevalier de Newton rendirent la carrière scientifique très attractive, créant un « biais fondé sur le modèle » pour les intellectuels en devenir. Son œuvre devint le symbole de la rationalité et du génie humain, incarnant les idéaux des Lumières. Bien que profondément religieux, sa philosophie mécanique ouvrit la voie à une compréhension plus laïque de l’univers, où les lois naturelles, plutôt que l’intervention divine, expliquaient les phénomènes. Ce tournant fut crucial pour la poursuite sans entrave du savoir utile.
6. La fragmentation politique favorisa le pluralisme intellectuel
La division en petits États est favorable à l’apprentissage, en freinant la progression de l’autorité comme celle du pouvoir.
L’intuition de Hume. David Hume observa avec justesse que la fragmentation politique de l’Europe, un système d’« États voisins et indépendants », fut un facteur clé de son épanouissement intellectuel. Cette compétition constante entre souverains, souvent violente, créa un environnement où aucune autorité unique ne pouvait totalement réprimer les idées nouvelles ou persécuter les penseurs hétérodoxes. Si un État devenait trop répressif, les intellectuels pouvaient simplement s’exiler ailleurs.
Échec de la coordination conservatrice. Cette fragmentation agissait comme une « assurance contre la stagnation économique et technologique ». Si les forces conservatrices (comme l’Église catholique ou les puissantes corporations) tentaient de maintenir le statu quo intellectuel, leurs efforts étaient sapés par l’absence de coordination dans la répression. Des innovateurs, de Martin Luther à Galilée, purent exploiter ces divisions, trouvant mécènes ou refuge dans des États rivaux.
Au-delà des avantages fiscaux. Si la compétition politique apporta aussi des bénéfices fiscaux et administratifs (limitant l’exploitation excessive par les souverains), son impact le plus profond fut culturel. Elle favorisa un « marché concurrentiel des idées » où le pluralisme intellectuel prospérait. Cette « émulation nationale » incita les États à promouvoir les arts et les sciences, non seulement pour leur force interne, mais aussi pour leur prestige international, accélérant ainsi le rythme de l’innovation intellectuelle.
7. La République des Lettres : le marché transnational des idées en Europe
Cette république est un État extrêmement libre. L’Empire de la Vérité y est seul reconnu ; et sous sa protection une guerre innocente est menée contre quiconque.
Une « université invisible ». La République des Lettres fut une communauté transnationale et autonome de savants et d’intellectuels apparue en Europe moderne. Elle fonctionnait comme un marché concurrentiel des idées, transcendant les frontières politiques et religieuses. Ses membres, reliés par des correspondances, publications et rencontres occasionnelles, partageaient une compréhension implicite : le savoir est un bien non rival à échanger librement et à débattre rigoureusement.
Incitations à l’innovation. Cette institution unique offrait des incitations cruciales à l’innovation intellectuelle. La réputation, acquise par l’évaluation par les pairs des contributions originales, devint la principale monnaie d’échange. Ce système de « crédit sans profit » motivait les savants à produire du savoir nouveau et à le rendre public, assurant sa cumulativité et son accessibilité. Les droits de priorité, plutôt que les brevets exclusifs, prévalaient pour le savoir propositionnel.
Règles du jeu. La République des Lettres établit des normes pour le discours intellectuel :
- Ouverture : le savoir nouveau devait être partagé, non gardé secret.
- Contestabilité : toutes les idées, même celles des autorités respectées, pouvaient être contestées.
- Transnationalité : la nationalité ou la religion étaient théoriquement sans importance pour le mérite intellectuel.
- Fondement sur les preuves : les débats se réglaient par la logique, les preuves et la rigueur méthodologique, non par le dogme.
Ce cadre favorisa un environnement dynamique où les idées étaient constamment testées, affinées et diffusées, jetant les bases du progrès scientifique moderne.
8. Le rôle du puritanisme dans l’éthique scientifique et utilitariste britannique
Notre utilitarisme scientifique moderne est le fruit de Bacon engendré par le puritanisme.
Propice à l’expérimentation. Le puritanisme, puissant mouvement culturel en Angleterre au XVIIe siècle, s’avéra très compatible avec la philosophie expérimentale baconienne. Les puritains considéraient l’enquête scientifique comme un moyen de « manifester la Gloire de Dieu et d’accroître le Bien de l’Homme ». L’étude systématique de la création divine était une forme de culte, et la quête du « savoir utile » un devoir moral, condamnant l’oisiveté et valorisant le travail assidu.
« Bonnes œuvres » et utilité. Des théologiens puritains influents, tels que Richard Baxter, insistaient sur les « bonnes œuvres » « utiles et profitables dans un sens mondain ». Cette éthique s’alignait sur les objectifs utilitaristes de la science expérimentale, favorisant une culture où les applications pratiques et l’amélioration matérielle étaient perçues comme vertueuses. Ce changement culturel contribua à élever le prestige social des entreprises scientifiques et technologiques.
Éducation et pragmatisme. La culture puritaine mettait aussi l’accent sur l’éducation, non seulement pour la lecture religieuse, mais aussi pour des matières pratiques comme les mathématiques et la physique. Les académies dissidentes, fondées par des non-conformistes, devinrent des centres d’enseignement progressiste et scientifique. Si la domination politique puritaine fut brève, son impact culturel sur la société britannique, notamment dans la valorisation de l’enquête empirique, du travail acharné et du savoir pratique, créa un terreau fertile pour « l’Aufklärung industrielle » ultérieure.
9. Le triomphe du progrès : les modernes surpassent les anciens
La sagesse des Grecs n’était qu’une sagesse d’enfants, elle sait parler mais pas créer, elle était « stérile en œuvres ».
Abandonner le culte des ancêtres. Un tournant culturel majeur en Europe moderne fut l’émergence de « l’idée de progrès » — la conviction que les générations contemporaines pouvaient surpasser les réalisations de leurs ancêtres. Cela nécessita de renoncer au « culte des ancêtres » et de développer un « complexe d’infériorité envers le passé », tel que formulé par Bacon. La « bataille des livres » entre « anciens » et « modernes » au XVIIe siècle, bien que paraissant futile, symbolisait cette profonde évolution culturelle.
Nouvelles preuves, nouvelle confiance. Les « modernes » gagnèrent du terrain grâce à une avalanche d’informations et de découvertes contredisant les autorités classiques :
- Découvertes géographiques : nouveaux continents, flore et faune remettaient en cause les savoirs géographiques et biologiques anciens.
- Observations astronomiques : la nova de Tycho Brahe et les orbites elliptiques de Kepler réfutaient la cosmologie aristotélicienne.
- Nouveaux instruments : télescopes, microscopes et baromètres révélaient des phénomènes inconnus, infirmant des « faits » anciens comme l’impossibilité du vide.
Cette accumulation de faits vérifiables sapait la crédibilité du canon classique dans tous les domaines du savoir.
Cumulativité et utilité. Les modernes soutenaient que le savoir était cumulatif, s’appuyant sur les découvertes passées plutôt que de les réinterpréter simplement. Ils mettaient en avant leurs méthodologies supérieures (expérimentation, mathématiques) et leurs outils. Cette confiance croissante dans la capacité humaine à étendre continuellement le savoir utile, et à l’appliquer pour le bénéfice matériel, devint une caractéristique définissante des Lumières et un puissant moteur culturel de l’innovation.
10. Les Lumières : une synthèse pour une croissance économique soutenue
Les Lumières furent l’étape finale de l’évolution culturelle qui conduisit finalement à la Révolution industrielle et à la croissance économique moderne en Europe.
Apogée des transformations culturelles. Les Lumières, apparues à la fin du XVIIe siècle, synthétisèrent les transformations culturelles précédentes. Ce fut un mouvement complexe, mais ses dimensions économiques centrales — les Lumières « industrielles », « médicales » et « commerciales » — partageaient une croyance commune : le savoir utile est la clé du progrès matériel. Cela incluait :
- Croissance du savoir utile : mettant l’accent sur l’interaction entre théorie scientifique et application pratique.
- Amélioration institutionnelle : plaidant pour des réformes politiques et juridiques favorables à l’activité économique.
Faire le pont entre science et industrie. Si l’impact direct de la « haute science » du XVIIe siècle sur les inventions de la Révolution industrielle est débattu, les Lumières favorisèrent une culture où le potentiel de la science pour transformer l’industrie était largement admis. Cela conduisit à :
- Recherche appliquée : mathématiciens comme Euler travaillant sur l’efficacité des roues hydrauliques, naturalistes comme Réaumur étudiant les insectes pour l’agriculture.
- Littératie technique : une appréciation croissante des calculs mathématiques, des dessins techniques et des données empiriques parmi ingénieurs et artisans.
- Science publique : prolifération de sociétés, conférences et publications dédiées à la diffusion du savoir utile.
**Optimisme et définition d’agenda
Résumé des avis
Une culture de la croissance recueille majoritairement des critiques favorables pour son analyse des transformations culturelles en Europe entre 1500 et 1700, qui ont préparé le terrain à la Révolution industrielle. Les lecteurs saluent l’approche interdisciplinaire de Mokyr ainsi que ses éclairages sur la « République des Lettres » et les entrepreneurs culturels tels que Bacon et Newton. Toutefois, certains reprochent au livre une certaine répétitivité et une longueur excessive. Les critiques estiment qu’il gagnerait à s’appuyer davantage sur des données empiriques et à adopter une organisation plus claire. Dans l’ensemble, les commentateurs reconnaissent la valeur de cet ouvrage pour mieux comprendre les origines de la croissance économique moderne, malgré sa densité académique.
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