Points clés
1. La connaissance : le double moteur du progrès économique
La croissance du savoir humain est l’un des éléments les plus profonds et insaisissables de l’histoire.
Définir la connaissance utile. Le progrès économique, en particulier la croissance sans précédent des deux derniers siècles, repose fondamentalement sur l’expansion de la « connaissance utile ». Ce concept se divise en deux types interdépendants : la connaissance propositionnelle (Q-connaissance), qui correspond au « savoir quoi », c’est-à-dire les croyances sur les phénomènes naturels et leurs régularités, et la connaissance prescriptive (A-connaissance), ou « savoir comment », qui regroupe les techniques permettant de manipuler la nature. La Q-connaissance constitue la base épistémique de la A-connaissance, ce qui signifie que les techniques s’appuient sur une compréhension des principes naturels sous-jacents.
Une dynamique interdépendante. La relation entre Q et A est dynamique et mutuellement renforçante. Une base épistémique plus large et plus profonde (Q) permet de développer des techniques (A) plus robustes, adaptables et continuellement améliorables. Inversement, de nouvelles techniques (A) peuvent révéler des phénomènes inexpliqués, stimulant ainsi l’enquête et l’expansion de la Q-connaissance. Cette boucle de rétroaction positive est cruciale pour un progrès technologique soutenu, évitant que l’innovation ne s’essouffle après des percées initiales.
Accessibilité et fiabilité. Pour que la connaissance ait une portée économique significative, elle doit être accessible et « fiable ». Les coûts d’accès, influencés par les technologies de l’information et les institutions sociales, déterminent la facilité avec laquelle la connaissance peut être acquise et partagée. La « fiabilité » renvoie au consensus et à la confiance accordés à une connaissance, ce qui impacte son acceptation et son application. Le parcours historique de la croissance économique est donc façonné non seulement par ce qui est connu, mais aussi par l’étendue et la confiance avec lesquelles ce savoir est détenu et utilisé.
2. Le Siècle des Lumières industrielles : allumer l’innovation durable
La clé de la Révolution industrielle fut la technologie, et la technologie est connaissance.
Fondements intellectuels. La Révolution industrielle ne fut pas un simple événement économique soudain, mais s’enracina profondément dans des développements intellectuels : la Révolution scientifique du XVIIe siècle et le Siècle des Lumières industrielles du XVIIIe. Cette « Lumière industrielle » visait à rationaliser et diffuser la connaissance utile, transformant la manière dont les sociétés abordaient la production et l’innovation. Elle cherchait à combler le fossé entre compréhension théorique et application pratique.
Un triple objectif. Le Siècle des Lumières industrielles poursuivait trois buts :
- Réduire les coûts d’accès : en cataloguant systématiquement et en publiant les pratiques artisanales, rendant accessibles les techniques exemplaires.
- Approfondir la compréhension : en reliant les techniques à la connaissance propositionnelle formelle, offrant des bases épistémiques plus larges et permettant une amélioration continue.
- Faciliter l’interaction : en favorisant la communication entre les « savants » (philosophes naturels) et les « artisans » (ouvriers et ingénieurs).
L’impact de la culture scientifique. Cette époque vit la pénétration de la méthode scientifique, de la mentalité et de la culture dans les activités technologiques. Cela impliquait un accent sur la mesure précise, l’expérimentation contrôlée et la conviction en l’intelligibilité et la prévisibilité des phénomènes naturels. Des institutions telles que la Royal Society, la Society of Arts et les encyclopédies jouèrent un rôle essentiel en créant un environnement de « science ouverte », où la connaissance était partagée et valorisée pour son utilité pragmatique, préparant ainsi le terrain à un dynamisme technologique sans précédent.
3. Du bricolage empirique aux percées guidées par la science
La croissance des connaissances scientifiques faisait partie de ce développement, mais constituait une composante relativement modeste (quoique en rapide expansion).
La nature de la première Révolution industrielle. Les inventions de la première Révolution industrielle (1760-1850) émanaient souvent d’un « esprit pratique et de doigts habiles » — un bricolage ingénieux et un tâtonnement, plutôt que d’une application directe de la science formelle. Nombre de techniques reposaient sur des bases épistémiques étroites, c’est-à-dire que le pourquoi de leur fonctionnement était mal compris. Cependant, l’accent mis par la Lumière industrielle sur l’expérimentation systématique et l’élargissement progressif de ces bases permit des micro-inventions continues, évitant que le processus ne stagne comme lors des précédentes vagues d’innovation.
Le tournant de la seconde Révolution industrielle. Après 1850, la relation entre science et technologie se renforça considérablement, marquant la seconde Révolution industrielle. Les avancées dans des domaines tels que la chimie organique, la thermodynamique et l’électromagnétisme fournirent des bases épistémiques solides, rendant l’invention plus dirigée et efficace. Cette période vit l’émergence de :
- Industries fondées sur la science : colorants chimiques, énergie électrique, production d’acier.
- Carrières hybrides : des figures comme Kelvin, qui mêlaient recherche scientifique et applications d’ingénierie.
- Recherche et développement institutionnalisés : apparition de laboratoires de recherche en entreprise et universités.
Rétroaction et nouveaux outils. La technologie devint elle-même un « dispositif focalisateur » pour la recherche scientifique, posant des problèmes qui stimulèrent de nouvelles découvertes (par exemple, les machines à vapeur conduisant à la thermodynamique). De nouveaux instruments et techniques de laboratoire (microscopes améliorés permettant la théorie des germes) accélérèrent encore l’expansion de la Q-connaissance. Cette interaction continue et auto-renforçante entre connaissance propositionnelle et prescriptive devint la marque de la croissance économique moderne, provoquant une explosion d’innovations qui transformèrent les industries et la vie quotidienne.
4. L’essor de l’usine : une conséquence de la division du savoir
La Révolution industrielle n’a donc pas « inventé » le système d’usine, mais l’a progressivement et inexorablement imposé là où il n’existait pas.
Au-delà des économies d’échelle. L’essor du système d’usine, souvent attribué aux coûts fixes et aux économies d’échelle liées aux nouvelles machines, fut aussi profondément façonné par la nature changeante du savoir et sa division. Avant la Révolution industrielle, une grande partie de la production se faisait au sein des foyers ou par le biais du système de « mise en pièce », où les travailleurs opéraient de manière indépendante. L’usine, en revanche, centralisait la production, la discipline et la supervision, modifiant fondamentalement le lieu du travail.
Information et coordination. Les nouvelles technologies de la Révolution industrielle exigeaient des processus de production plus complexes et une division du travail plus fine. Cela augmenta le « seuil de compétence minimale » nécessaire à une production efficace, souvent supérieur à ce qu’un seul foyer pouvait offrir. Les usines apparurent comme une solution pour :
- Coordonner des savoirs spécialisés : rassembler sous un même toit des experts divers (mécaniciens, ingénieurs, chimistes).
- Réduire les coûts d’accès à l’information : faciliter le partage des connaissances tacites et codifiées entre travailleurs.
- Surveiller la qualité et l’effort : surtout avec des machines coûteuses et des exigences de standardisation, la supervision directe devint cruciale.
La division du savoir. Comme l’ont souligné Becker et Murphy, l’entreprise (et plus précisément l’usine) devint un mécanisme pour diviser le savoir total nécessaire en fragments gérables, attribués à des travailleurs spécialisés, puis coordonner leurs activités. Cette « division du savoir » fut un moteur clé de la croissance des usines, car elle permit une plus grande efficacité et une amélioration continue dans un paysage technologique de plus en plus complexe. L’usine servait de réservoir et de vecteur de transmission de ce savoir spécialisé, souvent tacite.
5. La transformation des foyers : savoir, santé et travail domestique
Tant que la science n’éclairera pas le chemin de la maîtresse de maison, elle devra marcher dans le crépuscule de l’opinion traditionnelle.
Le foyer comme unité de production. Les foyers, à l’instar des entreprises, utilisent des « recettes » (connaissance prescriptive) pour transformer biens de marché et travail en services finaux, incluant la santé et le bien-être. Cependant, contrairement aux entreprises, les foyers subissent des pressions concurrentielles plus faibles, rendant leur adoption de techniques efficaces plus dépendante de la persuasion, des normes sociales et de la « fiabilité » perçue des savoirs, notamment en matière de santé à long terme. Cela conduisit souvent à la persistance de pratiques inefficaces voire nuisibles.
Trois révolutions sanitaires. La chute spectaculaire de la mortalité due aux maladies infectieuses après 1870 en Occident fut portée par trois révolutions du savoir qui transformèrent les comportements domestiques :
- Le mouvement hygiéniste (1830-1870) : insista sur la propreté et la ventilation, fondé sur des corrélations statistiques entre saleté et maladie, même sans comprendre les mécanismes causaux.
- La théorie des germes (après 1865) : les travaux de Pasteur et Koch apportèrent le « pourquoi », identifiant agents pathogènes et modes de transmission. Cela offrit une base épistémique solide pour l’hygiène, la préparation des aliments et les soins aux enfants.
- La science nutritionnelle (début XXe siècle) : la découverte des vitamines et minéraux relia le régime alimentaire à des maladies de carence spécifiques (scorbut, rachitisme), conduisant à des changements alimentaires ciblés.
Persuasion et « paradoxe de Cowan ». Ces avancées scientifiques, conjuguées à des campagnes de santé publique vigoureuses et à la publicité commerciale (savon, par exemple), augmentèrent fortement la productivité marginale perçue du travail domestique pour la santé. Cela engendra le « paradoxe de Cowan », où les heures consacrées par les femmes aux tâches ménagères augmentèrent malgré les appareils économiseurs de travail, car elles cherchaient à satisfaire des normes nouvelles et plus élevées de propreté et de soins aux enfants. Ce changement dans la valeur perçue du travail domestique contribua aussi à retarder l’entrée massive des femmes mariées sur le marché du travail formel.
6. L’ennemi de l’innovation : l’économie politique de la résistance
Bien que l’inventeur, souvent ivre de l’opinion de son propre mérite, pense que le monde entier va l’envahir et empiéter sur lui, j’ai observé que la majorité des hommes sont à peine prêts à adopter de nouvelles pratiques qu’ils n’ont pas eux-mêmes éprouvées…
Une résistance inhérente au changement. Le progrès technologique n’est pas une marche inéluctable et fluide ; c’est un processus vulnérable constamment menacé par la résistance. Les systèmes de connaissance, à l’instar des systèmes biologiques, possèdent une inertie intrinsèque. La plupart des innovations sont des échecs, et la résistance agit comme un filtre nécessaire. Toutefois, une résistance excessive peut étouffer des avancées véritablement bénéfiques. Cette résistance est souvent rationnelle, résultant des perturbations que les nouvelles technologies provoquent dans les structures économiques, sociales et intellectuelles existantes.
Sources de résistance. L’opposition aux nouvelles technologies provient de diverses sources :
- Intérêts économiques : travailleurs spécialisés, propriétaires de capitaux obsolètes ou entreprises établies subissent des pertes et s’organisent souvent pour bloquer l’innovation (luddites, corporations d’artisans).
- Inertie bureaucratique : grandes organisations publiques ou privées favorisent les routines existantes et résistent aux idées nouvelles (« syndrome du pas-inventé-ici »).
- Valeurs sociales et culturelles : technophobie, antimodernisme, croyances religieuses ou craintes de déshumanisation alimentent l’opposition, souvent portée par des intellectuels.
- Incertitudes et externalités : les nouvelles technologies ont souvent des effets secondaires inconnus ou impactent des ressources partagées, suscitant des craintes de dommages irréversibles (l’« effet Pandora ») et des demandes de régulation hors marché.
L’exception britannique. Le succès de la Grande-Bretagne dans la Révolution industrielle s’explique en partie par sa structure politique, qui réprima largement la résistance organisée à l’innovation. Le gouvernement soutint les nouvelles technologies, souvent par la force, et les corporations d’artisans étaient faibles. Cela permit une sélection des techniques plus orientée par le marché. Cependant, même en Grande-Bretagne, la résistance finit par contribuer à un déclin du leadership technologique à la fin du XIXe siècle, avec l’émergence de nouvelles formes d’opposition et l’inertie des méthodes éprouvées de la première Révolution industrielle.
7. La loi de Cardwell : pourquoi la fragmentation de l’Europe a favorisé le progrès
La diversité au sein d’une unité plus large a rendu possible la croissance continue de la technologie au cours des sept derniers siècles.
Le paradoxe de la créativité éphémère. La loi de Cardwell observe que la plupart des sociétés sont technologiquement créatives sur des périodes relativement courtes. Cela suggère que le progrès technologique, dans une économie fermée unique, tend à créer les conditions de sa propre disparition, peut-être en favorisant des intérêts acquis ou en menant à la complaisance. Toutefois, ce schéma ne s’applique pas à l’Europe dans son ensemble.
L’avantage européen. Le dynamisme technologique soutenu de l’Europe depuis le Moyen Âge s’explique par sa fragmentation politique unique — un « système d’États » composé d’entités indépendantes en compétition. Ce pluralisme favorisa l’innovation par :
- La concurrence : les États rivalisaient économiquement et militairement, incitant à adopter et développer des technologies pour ne pas être dépassés.
- Les voies d’évasion : les innovateurs et idées dissidentes pouvaient fuir un environnement hostile dans un État pour trouver refuge et soutien dans un autre, empêchant la suppression totale des nouveaux savoirs.
- La diversité : une multitude de traditions culturelles et intellectuelles augmentait la probabilité de combinaisons fructueuses et de percées.
Coûts et bénéfices de la fragmentation. Si la fragmentation politique stimula l’innovation, elle engendra aussi d’immenses coûts, notamment à travers des siècles de guerres intestines et de perturbations économiques. La taille optimale d’un État pour l’innovation reste une question complexe, les cités-États, souvent économiquement dynamiques, étant militairement vulnérables. L’équilibre entre les bénéfices de la concurrence et les coûts du conflit est délicat, mais la trajectoire historique unique de l’Europe suggère qu’une certaine décentralisation du pouvoir, associée à une ouverture aux idées et aux personnes, est cruciale pour la vitalité technologique à long terme.
8. Les institutions : l’architecte de la croissance fondée sur la connaissance
La nature fondamentale de la production est une tentative d’extraire de l’environnement quelque chose de désirable pour l’homme, mais que la nature ne livre pas volontiers.
Les institutions comme facilitateurs. Les institutions — formelles (lois, systèmes de brevets, universités) et informelles (normes culturelles, confiance) — ne sont pas de simples conditions de fond, mais des déterminants actifs de la capacité d’une société à croître grâce à la connaissance. Elles façonnent les incitations et les opportunités pour les individus de s’engager dans la génération, la diffusion, l’application et l’adoption de la connaissance utile. Si la connaissance est le carburant, les institutions en sont le moteur et le volant.
Quatre canaux d’influence. Les institutions impactent la technologie par :
- La génération de la Q-connaissance : influençant les agendas de recherche, le financement et le recrutement des talents (par exemple, en passant de motifs purement épistémiques à des objectifs pragmatiques, baconniens).
- La diffusion et la consolidation de la Q-connaissance : créant des mécanismes de partage de l’information (science ouverte, publications) et établissant des critères d’acceptation et de fiabilité.
- L’application de la Q à la X : mettant en place des récompenses pour l’invention (brevets) et favorisant la communication entre scientifiques et praticiens.
- La diffusion et l’adoption de la X : déterminant si la résistance aux nouvelles techniques (intérêts acquis, peurs sociales) réussira, et assurant l’accès aux ressources complémentaires comme le capital et la main-d’œuvre qualifiée.
Le triomphe moderne. Les deux derniers siècles et demi représentent le triomphe d’institutions favorisant de plus en plus la poursuite agressive et l’application de la connaissance utile. La libre circulation de l’information au-delà des frontières nationales, facilitée par la science ouverte et la baisse des coûts de communication, permit une « connaissance utile occidentale » transcendant les styles nationaux. Si des défis subsistent, comme la résistance et « l’effet Pandora », le cadre institutionnel du monde moderne a, dans l’ensemble, permis une expansion sans précédent et soutenue des capacités humaines et du bien-être économique.
Résumé des avis
Les lecteurs saluent généralement Les dons d’Athéna pour son analyse approfondie du transfert des connaissances et du progrès technologique dans le développement économique. Certains trouvent les discussions mathématiques et philosophiques exigeantes, mais riches d’enseignements. Les critiques soulignent que, si l’analyse historique est précieuse, les parties théoriques peuvent parfois paraître denses et manquer de conviction. L’accent mis sur les changements au niveau des ménages et leur impact sur la santé et la société est mis en avant comme une contribution originale. Dans l’ensemble, les commentateurs apprécient l’approche rigoureuse de Mokyr, tout en reconnaissant que cet ouvrage peut s’avérer ardu pour un lectorat occasionnel.
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