Points clés
1. La citoyenneté : un concept révolutionnaire et contesté
Ce livre raconte comment, en 1960, les acteurs politiques de la France et de l’Afrique occidentale française se sont retrouvés avec une forme d’organisation politique qu’aucun d’eux n’avait souhaitée pendant la majeure partie des quinze années précédentes.
Des définitions en évolution. De 1945 à 1960, les notions mêmes de citoyenneté, de nationalité et de souveraineté étaient mouvantes, loin d’être figées. Dirigeants français et africains se livraient à un véritable combat politique pour redéfinir ces concepts, dépassant la dichotomie traditionnelle entre empire colonial et État-nation indépendant. Cette période fut marquée par une profonde incertitude, où les acteurs politiques réévaluaient sans cesse leurs objectifs et stratégies.
Un empire composite. L’empire colonial français n’a jamais constitué une entité monolithique, mais plutôt une « politéia composite » aux territoires et statuts diversifiés, comprenant :
- La France métropolitaine
- Les départements d’outre-mer (comme les Antilles)
- Les colonies (la majeure partie de l’Afrique française)
- Les protectorats (Maroc, Tunisie)
- Les mandats (Togo, Cameroun)
Cette diversité intrinsèque imposait de « gouverner différemment des peuples différents », principe central du système impérial, qui ouvrait la voie à des débats complexes sur l’inclusion et l’exclusion.
L’initiative africaine. Les dirigeants africains n’étaient pas de simples récepteurs passifs des réformes françaises ; ils furent des acteurs actifs dans la construction de leur avenir. Ils profitèrent des faiblesses françaises, notamment après la Seconde Guerre mondiale, pour fissurer l’édifice impérial. Leurs revendications d’égalité des droits et de nouvelles structures politiques contraignirent les élites françaises à repenser la nature de leur État et sa relation avec les populations d’outre-mer.
2. La loi Lamine Guèye : une avancée décisive pour les citoyens d’outre-mer
L’extension de la citoyenneté outre-mer fut connue sous le nom de « loi Lamine Guèye », tandis que l’abolition du travail forcé fut désignée comme « loi Houphouët-Boigny ».
Une inclusion révolutionnaire. En 1946, la loi Lamine Guèye opéra un tournant radical en étendant la citoyenneté française à tous les sujets d’outre-mer, y compris ceux d’Afrique occidentale française. Des millions d’Africains, auparavant relégués au statut dégradé de « sujets », accédèrent ainsi à la « qualité » et aux droits de citoyens français, modifiant profondément leur statut juridique et politique. Ce succès fut le fruit d’un plaidoyer tenace mené par des députés africains tels que Lamine Guèye.
Des droits sans assimilation. Fait essentiel, cette nouvelle citoyenneté permit aux Africains de conserver leur statut personnel fondé sur le droit islamique ou coutumier, sans les contraindre à adopter le code civil français. Ce modèle de « citoyenneté dans le statut », jusque-là unique aux Quatre Communes du Sénégal, reconnaissait la diversité culturelle au sein d’un cadre politique unifié. Il constituait un compromis entre les idéaux universalistes républicains et la réalité d’un empire hétérogène.
L’abolition des abus coloniaux. Cette période vit également la suppression de deux piliers de l’oppression coloniale :
- L’indigénat : un système judiciaire arbitraire et distinct pour les sujets indigènes.
- Le travail forcé : une pratique brutale exploitant les populations africaines.
Ces réformes, portées par des leaders africains comme Félix Houphouët-Boigny, témoignaient de l’impact concret de l’initiative africaine et du nouveau levier politique obtenu grâce à l’élargissement de la citoyenneté.
3. Fédéralisme et confédération : des alternatives privilégiées à l’État-nation
Il est nécessaire que le concept impérialiste d’État-nation cède définitivement la place au concept moderne d’État multinational.
Au-delà de l’État-nation. Nombre de dirigeants, français comme africains, considéraient l’État-nation comme un modèle dépassé ou inadapté au monde d’après-guerre. Des figures telles que Mamadou Dia défendaient un « État multinational », tandis que Charles de Gaulle lui-même évoquait une « forme fédérative » pour les 110 millions de personnes sous le drapeau français. Cette vision cherchait à concilier aspirations à l’autonomie et à l’expression culturelle avec la participation à un ensemble plus vaste et interdépendant.
Des visions fédéralistes diverses. Différents leaders proposèrent plusieurs formes de fédéralisme ou de confédération :
- La structure tripartite de Senghor : autonomie locale pour chaque territoire, fédération africaine (par exemple l’Afrique occidentale française), et confédération française.
- Le lien direct de Houphouët-Boigny : fédération des territoires africains directement avec la France métropolitaine, rejetant une fédération africaine intermédiaire.
- La « forme fédérative » de de Gaulle : insistant sur la France comme État fédérateur, reconnaissant la diversité tout en maintenant l’autorité française.
Ces propositions visaient à transformer l’empire colonial en une entité politique moins hiérarchique et plus inclusive, reflétant une conception complexe de la souveraineté, divisible et partagée.
Rejet des faux dilemmes. Les dirigeants africains refusèrent systématiquement le « faux dilemme » entre assimilation totale et indépendance immédiate et isolée. Ils cherchaient une voie permettant :
- Une « solidarité verticale » : maintien de l’association avec la France pour les ressources et l’expertise.
- Une « solidarité horizontale » : unité et coopération entre territoires africains.
Cette approche nuancée visait à conjuguer les forces des traditions européennes et africaines, créant un nouvel ordre politique dépassant les limites des modèles impérial ou nationaliste classiques.
4. La citoyenneté sociale : la lutte pour l’égalité au-delà des droits politiques
Les Africains ont désormais une mystique de l’égalité. Dans ce domaine, comme dans d’autres, ils veulent que les mêmes principes s’appliquent dès le départ dans les territoires d’outre-mer comme dans la métropole.
L’égalité des chances. La lutte pour la citoyenneté dépassait largement le droit de vote, englobant des revendications d’égalité sociale et économique. Syndicalistes et leaders politiques africains militèrent avec vigueur pour :
- Égalité de salaire pour un travail égal : combattant les disparités raciales dans les rémunérations, tant dans le secteur public que privé.
- Égalité des prestations : exigeant la parité dans les allocations familiales, les pensions et autres prestations sociales.
- Un code du travail unifié : plaidant pour une législation unique applicable à tous les travailleurs de l’Union française, quelle que soit leur origine.
Ces exigences visaient à traduire l’égalité juridique formelle en améliorations concrètes du quotidien, incarnant une véritable « mystique de l’égalité » chez les Africains.
Le Code du travail de 1952. Après des années de combats parlementaires et de mobilisations populaires, notamment une grande grève des cheminots en 1947-48, le Code du travail fut adopté en 1952. Cette législation majeure institua :
- La semaine de 40 heures et les congés payés.
- Des procédures pour fixer les salaires minimums.
- Le droit d’organiser des syndicats et de faire grève.
Si ce code comportait des limites (exclusion du travail « coutumier »), il représenta une victoire significative, imposant des normes métropolitaines en Afrique française et renforçant le pouvoir des travailleurs africains.
L’africanisation de la fonction publique. Le principe d’égalité d’accès à l’emploi public suscita des revendications pour « l’africanisation des cadres » — une représentation accrue des Africains à tous les niveaux de l’administration. Cela était perçu comme essentiel pour :
- Offrir des perspectives aux Africains diplômés.
- Assurer que les administrations locales reflètent les populations qu’elles servent.
- Donner aux élites africaines une place dans l’Union française.
Cependant, le coût élevé du maintien de salaires à l’échelle française pour une fonction publique africaine en rapide expansion devint une préoccupation majeure pour le gouvernement français.
5. Le « coût de l’empire » et la Loi-Cadre (1956) : un tournant stratégique
La métropole ne peut à elle seule supporter le fardeau du développement si les territoires ne sont que des « demandeurs ».
Des charges insoutenables. Au milieu des années 1950, le gouvernement français prit conscience que les coûts financiers d’un empire égalitaire étaient insoutenables. La « philosophie assimilationniste », jadis source de fierté, se traduisait désormais par des exigences d’égalisation des niveaux de vie, impliquant des transferts massifs de richesses depuis la France. Ce constat fut popularisé par le « cartiérisme », critique dénonçant que les colonies coûtaient plus qu’elles ne rapportaient.
Dilemmes politiques et économiques. Les responsables français se trouvèrent dans une impasse :
- Risque d’aliénation : trop peu de réformes risquaient d’alimenter les mouvements anticoloniaux, notamment avec la guerre d’Algérie et l’indépendance imminente du Ghana.
- Pression financière : satisfaire toutes les demandes d’égalité sociale et économique aurait un coût prohibitif pour les contribuables français.
- Surcharge administrative : le contrôle centralisé sur des territoires divers s’avérait inefficace et lourd.
Cela conduisit à un virage stratégique : déléguer la responsabilité politique aux Africains pour alléger les charges financières et gérer les attentes croissantes.
La Loi-Cadre : un tournant. La Loi-Cadre de 1956 fut la réponse française, accordant une large autonomie aux territoires africains. Ses principales dispositions comprenaient :
- Suffrage universel et collège électoral unique : fin du système discriminatoire des « double collèges ».
- Assemblées territoriales dotées de pouvoirs réels : contrôle des budgets locaux et des services civils.
- Conseils de gouvernement : conseils exécutifs présidés par un vice-président africain, travaillant aux côtés des gouverneurs français.
Si cette loi fut une victoire pour les revendications africaines, elle « territorialisa » aussi le pouvoir, sapant l’idée d’une fédération ouest-africaine plus large et préparant le terrain à la « balkanisation » du continent.
6. La Constitution de 1958 : la tentative de de Gaulle pour redéfinir l’ensemble français
Le référendum leur sera proposé comme une acceptation de faire partie de l’ensemble désormais proposé, ou comme un refus d’en faire partie.
Crise et nouvelle République. La crise algérienne de mai 1958 porta Charles de Gaulle au pouvoir, chargé de rédiger une nouvelle constitution pour la Ve République. Il chercha à redéfinir la relation de la France avec ses territoires d’outre-mer, passant de « l’Union française » à une nouvelle « Communauté » à la fois moderne et adaptable. Ce processus, moins transparent qu’en 1946, fut fortement influencé par les dirigeants africains.
La vision communautaire de de Gaulle. De Gaulle envisagea d’abord une « Communauté en mode fédéral » avec un centre présidentiel fort, une citoyenneté unique et un engagement de tous les membres. Mais il dut composer avec :
- Les revendications africaines : plus d’autonomie, reconnaissance de leur « personnalité nationale » et droit à l’indépendance.
- Les inquiétudes françaises : peur de perdre le contrôle, charges financières, et le « problème Herriot » (crainte d’être « colonisé » par les représentants d’outre-mer).
La constitution résultante fut un compromis complexe, brouillant les frontières de la souveraineté et offrant un choix radical aux territoires africains.
Le référendum et ses conséquences. La Constitution de 1958 proposait aux territoires africains de voter « oui » pour rejoindre la Communauté en tant qu’« États membres » dotés d’une autonomie interne, ou « non » pour l’indépendance immédiate. L’ultimatum de de Gaulle était clair : « Si l’on refuse cette association proposée… c’est qu’on veut l’indépendance… et dans ce cas, évidemment, la métropole en tirera les conséquences. »
- Le « non » de la Guinée : Sékou Touré choisit célèbrement « la pauvreté dans la liberté plutôt que la richesse dans l’esclavage », conduisant à l’indépendance immédiate de la Guinée et à une rupture nette avec la France.
- Le « oui » des autres territoires : la plupart votèrent « oui », mais de Gaulle, influencé par les dirigeants africains, admit que les États membres pourraient plus tard opter pour l’indépendance sans être considérés comme sécessionnistes, ouvrant la porte à de futures négociations.
7. L’unité africaine contre le territorialisme : la fin de la Fédération du Mali
Le pire est que, dans la majorité des territoires, même là où la RDA ou l’IOM étendent leur influence, les groupes politiques ne sont souvent que des comités électoraux dont le rôle principal est l’investiture, et les dirigeants, des hommes-fétiches, plus soucieux d’assurer leur autorité et la croissance de leur prestige que d’éduquer politiquement les masses.
Le rêve malien. Après le référendum de 1958, le Sénégal et le Soudan formèrent la Fédération du Mali, visant à créer un État fédéral africain fort au sein de la Communauté française. Des leaders comme Senghor et Modibo Keita voyaient là une étape cruciale vers une « nation africaine » plus large, dépassant les frontières coloniales artificielles et favorisant la « solidarité horizontale ». Ils adoptèrent même le nom « Mali » pour évoquer un glorieux empire précolonial.
Divisions internes et pressions extérieures. La Fédération du Mali dut faire face à de nombreux défis :
- L’opposition de Houphouët-Boigny : le puissant leader ivoirien mena campagne contre la fédération, créant le « Conseil de l’Entente » (Côte d’Ivoire, Niger, Haute-Volta, Dahomey) pour maintenir des liens directs avec la France et empêcher la formation d’un bloc africain fort.
- Le territorialisme : malgré les appels à l’unité, les dirigeants territoriaux privilégiaient leur pouvoir local et leurs ressources, réticents à céder l’autorité à un gouvernement fédéral. Dahomey et la Haute-Volta, initialement membres du projet, se désengagèrent rapidement.
- Conflits idéologiques : des divergences apparurent entre les leaders sénégalais (favorables à une fédération souple) et soudanais (prônant un État plus centralisé), exacerbées par des rivalités personnelles.
L’effondrement du Mali. En août 1960, seulement deux mois après l’indépendance au sein de la Communauté, la Fédération du Mali s’effondra brutalement à cause de luttes de pouvoir internes entre dirigeants sénégalais et soudanais. La tentative de Modibo Keita d’imposer un contrôle centralisé sur l’armée à Dakar fut contrecarrée par Mamadou Dia et Léopold Senghor, qui proclamèrent alors la sécession du Sénégal. Cet événement mit fin au rêve d’un grand État unifié en Afrique occidentale française.
8. La fin de la citoyenneté commune : de la Communauté aux accords bilatéraux
Il n’y a plus de double citoyenneté ni de double nationalité. Le Mali aura sa propre nationalité avec sa propre citoyenneté, la seule qui prévaut pour un Malien aussi bien à l’intérieur de la Fédération qu’à l’extérieur, c’est-à-dire en droit international.
Les débats sur la nationalité. L’affirmation dans la Constitution de 1958 d’« une seule citoyenneté de la Communauté » suscita de vifs débats. Les dirigeants africains, notamment maliens, revendiquèrent la reconnaissance de leurs nationalités distinctes, arguant que la pleine souveraineté exigeait une identité nationale propre. Cela remettait en cause la vision française d’une nationalité unifiée, quoique diverse, de la « République française et Communauté ».
Le passage au bilatéralisme. Sous pression, la France accepta l’idée de nationalités multiples au sein de la Communauté. Cependant, à mesure que le Mali s’orientait vers l’indépendance, il rejeta la notion de « citoyenneté communautaire » au profit d’« accords d’établissement » bilatéraux avec la France. Ces accords définissaient des droits réciproques pour les citoyens résidant sur le territoire de l’autre, plutôt qu’une citoyenneté partagée et globale.
Conséquences de cette séparation :
- Perte des droits communs : les protections constitutionnelles et le droit à la « libre circulation » dont jouissaient tous les citoyens français dans l’empire furent remplacés par des traités bilatéraux spécifiques, souvent moins étendus.
- Statut juridique fragile : ces traités pouvaient être renégociés ou dénoncés, exposant les individus à des changements arbitraires.
- Affirmation de l’identité nationale : les nouveaux États africains promulguèrent rapidement leurs propres codes de nationalité, définissant l’appartenance à leurs entités souveraines, avec des critères d’acquisition ou d’exclusion implicites ou explicites.
Ce tournant marqua la fin définitive du régime de citoyenneté impérial, substituant un système complexe et stratifié par un réseau d’États-nations indépendants et d’accords bilatéraux, modifiant profondément le paysage juridique et social de millions de personnes.
9. L’héritage durable : nationalisme, migration et fragilité des droits
Nous sommes obligés de nous demander dans quel cadre nous voulons que la nation existe, à quel niveau la source de la souveraineté étatique sera située, comment, tout en revendiquant une vie nationale, nous pouvons participer à un grand ensemble, si cela est dans notre intérêt.
Le triomphe de l’État-nation. En 1960, malgré les aspirations largement répandues à des structures fédérales ou confédérales, l’État-nation territorial s’imposa comme la forme politique dominante en Afrique française. Ce résultat fut façonné par :
- Les rivalités internes : les dirigeants africains priorisèrent la consolidation de leur pouvoir sur leurs bases territoriales.
- Les réalités économiques : de petits États souvent pauvres peinaient à satisfaire les demandes de leurs citoyens sans aide extérieure.
- La stratégie française : la France, tout en cherchant initialement à maintenir une « Communauté », s’adapta finalement à la demande d’indépendance, privilégiant des liens bilatéraux à une structure multinationale complexe et coûteuse.
Migration et identité. Les droits de « libre circulation », pierre angulaire de la citoyenneté impériale, persistèrent un temps via les traités bilatéraux. Mais dès les années 1970, la France commença à restreindre l’immigration en provenance de ses anciennes colonies, mettant fin à cette ère de mobilité partagée. Cela engendra :
- Le statut d’« immigré » : d’anciens citoyens devinrent des « étrangers » en France, soumis à de nouvelles réglementations et à des sentiments xénophobes.
- La politique identitaire : en France comme en Afrique, l’identité nationale devint un instrument d’exclusion, provoquant tensions sociales et conflits (par exemple, « ivoirité » en Côte d’Ivoire).
Souveraineté et droits fragiles. Les nouveaux États africains, bien que souverains, durent souvent faire face à :
- Une vulnérabilité économique : dépendance aux anciennes puissances coloniales pour l’aide et les marchés.
- Des tendances autoritaires : nombre d’entre eux adoptèrent un régime à parti unique, réprimant la dissidence et affaiblissant les idéaux démocratiques.
- L’absence de contre-pouvoirs externes : l’absence d’une entité plus large garantissant les droits (comme la Communauté ou la fédération africaine envisagée) laissa les citoyens plus exposés aux abus de leurs propres gouvernements.
Ce parcours complexe et contesté, de l’empire à l’État-nation, laissa un héritage mêlé de libération et de nouveaux défis pour la citoyenneté, l’identité et la gouvernance en Afrique comme en France.
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