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Memes of Translation

Memes of Translation

The spread of ideas in translation theory
par Andrew Chesterman 1997 227 pages
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Points clés

1. La traduction comme évolution mémétique : la diffusion des idées à travers les cultures

Les traductions sont des machines de survie pour les mèmes.

Présentation des mèmes. Issu de la sociobiologie, le concept de « mèmes » désigne des unités de transmission culturelle — idées, mélodies, modes — qui se propagent de cerveau en cerveau, à l’image des gènes. Ces réplicateurs culturels se diffusent par imitation et, surtout, par le langage. Lorsque les idées franchissent les barrières linguistiques, la traduction devient le mécanisme essentiel de leur propagation.

Au-delà du déplacement. La métaphore traditionnelle « source-cible » conçoit la traduction comme un déplacement, où quelque chose est transporté de A à B, impliquant son absence à A une fois arrivé à B. Pourtant, une image plus juste serait celle de la « propagation » ou de la « diffusion ». Les traductions ne soustraient pas les idées à leur origine ; elles en étendent la portée, leur permettant de se reproduire et d’évoluer à travers les cultures, en y ajoutant valeur et nouvelles interprétations.

Évolution culturelle. Les mèmes, qu’ils soient bénéfiques ou nuisibles, rivalisent pour être acceptés et survivre dans un « bassin mémétique », influençant la pensée et le comportement humains. Les traductions jouent un rôle vital dans cette évolution culturelle, permettant aux idées de transcender les barrières linguistiques et culturelles. Ce processus fait du traducteur un agent de changement, non un simple conservateur d’identité, favorisant un échange dynamique entre les cultures.

2. Les supermèmes durables qui façonnent la théorie de la traduction

Un « idée-mème » peut se définir comme une entité capable d’être transmise d’un cerveau à un autre.

Idées omniprésentes. La théorie de la traduction est marquée par des « supermèmes » — des idées d’influence profonde qui réapparaissent tout au long de son histoire, souvent sous des formes variées. Ces concepts fondamentaux, tels que la métaphore source-cible, l’équivalence, l’intraduisibilité, la traduction libre versus littérale, ou encore l’idée que tout écrit est une traduction, constituent les fondements de la compréhension et de la pratique de la traduction.

Débats essentiels. Le supermème de « l’équivalence », par exemple, postule qu’une traduction doit être « la même » que sa source, suscitant des débats sans fin sur la nature et la possibilité de cette identité. À l’inverse, le supermème de « l’intraduisibilité » affirme que l’équivalence parfaite est impossible, concluant que la traduction véritable est intrinsèquement inatteignable, souvent fondée sur un binarisme religieux ou philosophique.

Points de vue opposés. Le supermème « libre versus littéral » domine depuis longtemps les discussions sur la méthode de traduction, prônant soit une stricte fidélité à la forme source, soit la priorité à la réception par le lecteur cible. En revanche, le supermème « tout écrit est traduction » insiste sur la familiarité et la possibilité inhérentes à la traduction, la considérant comme une forme de réécriture et de négociation du sens, remettant en cause la notion même de texte original.

3. Les normes de traduction : la réalité sociale de la correction

Les normes ne sont pas ici comprises comme des « ordres ou prescriptions émis par un supérieur à un subordonné », mais comme des descriptions de pratiques particulières au sein d’une communauté donnée.

Descriptives, non prescriptives. Les normes de traduction ne sont pas des règles rigides imposées d’en haut, mais des descriptions des pratiques acceptées dans une communauté de traducteurs. Elles représentent la « réalité sociale des notions de correction », reflétant des idées partagées sur les comportements et caractéristiques textuelles appropriés dans des contextes spécifiques. Ces normes existent de manière intersubjective, connues et reconnues par les membres d’une société.

Entre lois et conventions. Les normes occupent une position intermédiaire entre des lois obligatoires et des conventions plus souples. Leur non-respect suscite généralement une critique justifiée, contrairement à une simple « non-conformité ». Leur fonction est évolutive, simplifiant les interactions et réduisant la complexité cognitive en fournissant des attentes prévisibles quant aux comportements et résultats.

Types de normes. La théorie de la traduction distingue :

  • Normes d’attente : attentes des lecteurs quant à ce qu’une traduction (d’un certain type) doit être, influencées par la tradition et des textes parallèles. Ces normes peuvent être « covert » (indiscernables des textes natifs) ou « overt » (visiblement traduction).
  • Normes professionnelles : normes de processus guidant le travail des traducteurs, dérivées du comportement des professionnels compétents. Elles incluent les normes de responsabilité, de communication et de relation.

4. Les stratégies : la boîte à outils du traducteur pour manipuler le texte

Une stratégie est ici comprise avant tout comme une manière planifiée de faire quelque chose.

Actions de résolution de problèmes. Les stratégies de traduction sont des procédures conscientes et orientées vers un but que les traducteurs utilisent pour résoudre les problèmes rencontrés lors du processus. Ce sont des formes explicites de manipulation textuelle, observables dans la comparaison entre textes source et cible, apprises et partagées au sein de la communauté traductologique comme outils conceptuels.

Globales vs locales. Les stratégies opèrent à différents niveaux : les « stratégies globales » concernent des décisions d’ensemble sur le texte (par exemple, le degré de liberté de la traduction), tandis que les « stratégies locales » traitent des unités textuelles spécifiques ou des problèmes ponctuels (par exemple, la traduction d’une expression particulière). Cette distinction aide à catégoriser le processus décisionnel du traducteur, de la conceptualisation large aux choix linguistiques minutieux.

Catégorisation des changements. Les stratégies se répartissent en trois grandes catégories :

  • Stratégies syntaxiques : manipulation de la forme grammaticale (traduction littérale, transposition, modification de la structure de la phrase).
  • Stratégies sémantiques : manipulation du sens lexical (synonymie, hyponymie, changement de trope).
  • Stratégies pragmatiques : manipulation du message selon la connaissance du lectorat (filtrage culturel, explicitation, modification de l’information).
    Ces stratégies sont motivées par le désir de se conformer aux diverses normes de traduction, visant la « meilleure » traduction possible dans les circonstances données.

5. La traduction comme théorie provisoire : un cycle d’hypothèse et de raffinement

Une traduction est donc une théorie : la théorie du traducteur, posée comme solution provisoire à la question initiale de la manière de traduire le texte source.

Hypothèse et test. En appliquant le schéma de Popper (Problème → Théorie provisoire → Élimination des erreurs → Nouveau problème), la traduction est vue comme la « théorie provisoire » ou hypothèse du traducteur sur la manière de rendre un texte source. Ce premier jet est soumis à un processus rigoureux d’« élimination des erreurs », où il est examiné, testé et affiné.

Jamais définitive. À l’image des théories scientifiques qui ne sont jamais définitivement « vraies » mais deviennent plus « vraisemblables » par corroboration, une traduction n’est jamais finale. Elle reste une hypothèse, ouverte à un test et une amélioration continus par de nouvelles générations de traducteurs et critiques. Cela explique pourquoi les textes canoniques sont retraduits au fil du temps, reflétant des interprétations et attentes évolutives.

Compétence traductive. Ce processus est au cœur de la compétence traductive, qui implique deux capacités clés :

  • Générer des possibilités : capacité à produire plusieurs traductions potentielles pour un texte ou un élément donné (créativité divergente).
  • Sélectionner de manière optimale : aptitude critique à évaluer ces possibilités et choisir la version la plus appropriée, guidée par une confiance éthique et les exigences de la tâche (créativité convergente).
    Ce cycle de génération et de sélection critique est fondamental pour l’accroissement des connaissances en traduction.

6. Évaluer la qualité de la traduction : multiples perspectives sur « l’élimination des erreurs »

Une erreur est tout élément dans la forme du texte traduit qui déclenche une réaction critique chez un lecteur.

Définition de l’erreur. L’évaluation de la traduction, ou « élimination des erreurs », mesure la qualité d’une traduction, qui peut être descriptive (caractérisation des traits) ou évaluative (jugement selon des normes). Une « erreur » est définie fonctionnellement comme toute caractéristique textuelle ne respectant pas une norme ou une attente, frustrant le destinataire. Cette définition est relative aux lecteurs, contextes et normes évolutives.

Cinq modèles d’évaluation. Différentes approches offrent des perspectives variées :

  • Rétrospective : focalisée sur la relation entre texte cible (TC) et texte source (TS), souvent en termes d’« équivalence » ou de « fidélité ». Elle compare la préservation des aspects de l’original.
  • Prospective : examine l’effet du TC sur ses lecteurs, privilégiant la « norme de communication ». Méthodes : tests de lisibilité, réactions des lecteurs, visant les effets souhaités sans effets secondaires indésirables.
  • Latérale : compare le TC à des « textes parallèles » authentiques non traduits dans la langue cible, se concentrant sur les « normes d’attente » de style, genre et caractéristiques quantitatives.
  • Introspective : étudie le processus mental décisionnel du traducteur, souvent via des protocoles de verbalisation. Non directement évaluative du produit, elle éclaire l’évaluation descriptive et souligne la responsabilité.
  • Pédagogique : vise à fournir un retour pour amélioration, diagnostiquant les erreurs selon les normes et leur gravité. Elle intègre des éléments des autres modèles pour favoriser l’apprentissage.

Veiller à l’écart. Une évaluation efficace consiste à « veiller à l’écart » entre la traduction et divers idéaux : texte source, attentes des lecteurs, textes parallèles cibles. Les erreurs se classent en fonction de leur impact : améliorant la fonction (écart délibéré pour effet), préservant la fonction (écart sans nuire au message central), ou modifiant la fonction (altération inacceptable de l’intention), cette dernière étant la plus grave.

7. Développer l’expertise traductive : des règles du novice à l’intuition de l’expert

La compétence dans un domaine se mesure à la capacité de l’exécutant à agir de manière appropriée dans des situations qui, autrefois problématiques, ne le sont plus et ne nécessitent donc plus de réflexion analytique.

Étapes de l’acquisition de compétence. L’expertise se construit en cinq étapes, passant d’un suivi conscient des règles à une performance intuitive et fluide.

  • Novice : apprend des règles explicites, indépendantes du contexte.
  • Débutant avancé : reconnaît des caractéristiques situationnelles à partir d’exemples antérieurs.
  • Compétence : développe un sens des priorités, élabore des plans, prend des décisions conscientes et orientées vers un but.
  • Maîtrise : s’appuie sur un savoir-faire intuitif et une compréhension globale, tout en recourant à la pensée analytique si nécessaire.
  • Expertise : agit de manière fluide et intuitive, la délibération consciente étant réservée à la réflexion critique et à l’ajustement fin.

Les mèmes comme outils conceptuels. Les mèmes traductifs — concepts théoriques, normes et stratégies — servent d’outils conceptuels essentiels tout au long de ce développement. Les novices les appliquent consciemment comme règles, tandis que les experts les internalisent, y accédant par une « rationalité délibérative » uniquement face à des problèmes inhabituels ou pour contrôler leur performance.

Parallèles ontogénétiques. Le développement individuel du traducteur (ontogenèse) peut être vu comme parallèle à l’évolution historique de la théorie de la traduction (phylogenèse). La formation peut s’appuyer sur cette analogie en introduisant les concepts selon une séquence reflétant les étapes historiques, du niveau lexical aux considérations communicatives et culturelles plus larges, favorisant la conscience de soi et une compréhension approfondie de la trajectoire professionnelle.

8. La boussole éthique de la traduction : valeurs directrices et responsabilités

La loyauté première des traducteurs doit aller à leur profession en tant qu’espace interculturel.

Au-delà de la loyauté. L’éthique de la traduction traite traditionnellement de la loyauté — envers le texte source, l’auteur ou le lecteur — et de la visibilité du traducteur ou de son droit à améliorer les textes. Pourtant, un cadre éthique plus large identifie quatre valeurs fondamentales guidant l’action traductive : clarté, vérité, confiance et compréhension. Ces valeurs ne sont pas exclusives à la traduction, mais centrales à ses défis spécifiques.

Macro et micro éthique. Les considérations éthiques couvrent des enjeux macro, tels que le rôle social du traducteur, ses conditions de travail et les rapports de pouvoir, jusqu’aux décisions microtextuelles. Ces enjeux macro influencent inévitablement les choix micro, façonnant les décisions individuelles du traducteur et leur impact interculturel.

Normes et valeurs. Les normes sont des instruments pour réaliser ces valeurs. Une norme existe parce qu’elle incarne ou promeut une certaine valeur. Par exemple, la norme de responsabilité, qui impose la loyauté envers divers acteurs (auteur, commanditaire, lecteur, profession), est ultimement régie par la valeur de confiance.

9. Clarté et vérité : valeurs fondamentales pour les relations textuelles

La « vérité » (au sens non mystique) décrit la qualité d’une relation entre une proposition et un état de fait.

Clarté pour le traitement. La clarté est la valeur première gouvernant les « normes d’attente », car elle facilite le traitement et la communication rationnelle. Elle signifie que le récepteur peut percevoir le sens voulu par l’émetteur dans un délai approprié, même si l’expression est indirecte. Les traducteurs, notamment non natifs, peuvent privilégier la clarté au détriment d’une stricte grammaticalité pour assurer une communication efficace.

Vérité en relation. La « norme de relation », qui impose une relation appropriée entre textes source et cible, est gouvernée par la valeur de « vérité ». Il ne s’agit pas d’une identité absolue, mais d’une « ressemblance vraie » ou d’une « représentation fidèle » du texte source, à l’image d’une carte représentant un territoire. La nature précise de cette relation « vraie » varie selon la tâche traductive et la pertinence situationnelle.

Action préventive et productive. Clarté et vérité incitent le traducteur à agir à la fois préventivement et de manière productive. Elles empêchent l’obscurité, l’ambiguïté et la fausse représentation, tout en créant activement une clarté optimale et une relation fidèle (sans identité) entre les textes. Ces valeurs sont cruciales pour préserver l’intégrité du message traduit et son lien avec l’original.

10. Confiance et compréhension : valeurs clés pour la communication interpersonnelle

Le but de l’action traductive est de produire la compréhension : autrement dit, de provoquer un passage de l’incompréhension à la compréhension.

Confiance dans la responsabilité. La confiance est la valeur sous-jacente à la « norme de responsabilité », qui exige du traducteur qu’il réponde aux exigences de loyauté envers toutes les parties : auteur original, commanditaire, lectorat et profession traductive. Le traducteur doit mériter et maintenir cette confiance par son intégrité, sa responsabilité et sa présence visible dans le processus.

Compréhension comme objectif. La « norme de communication » est gouvernée par la valeur de compréhension. Il s’agit de minimiser les malentendus et de maximiser la compréhension pour le public cible. S’inspirant de « l’inverse utilitarisme » de Popper, l’objectif se déplace d’une « compréhension parfaite » idéale vers la plus réaliste « minimisation de la souffrance communicative ».

Réduire les malentendus. Cela implique deux aspects clés :

  • Réduire les « chocs culturels » : traiter les éléments liés à la culture source (allusions, références) susceptibles d’entraver la compréhension des lecteurs cibles.
  • Minimiser l’exclusion du lecteur : rendre la traduction accessible au plus large public possible, évitant une complexité inutile qui exclurait les non-natifs ou les lecteurs moins informés.
    En favorisant confiance et compréhension, les traducteurs jouent un rôle crucial de médiateurs interculturels, améliorant le bien-être social et facilitant le dialogue entre cultures.

11. La traduction émancipatrice : le droit du traducteur à l’innovation responsable

À moins que le signe traduit ne parvienne à un moment donné à retrouver et à toucher un esprit capable et disposé à poursuivre son processus de traduction, il devient dormant et son sens se fige.

Pratique libératrice. La traduction émancipatrice libère le traducteur des contraintes inutiles, lui permettant d’agir en agent responsable pouvant contester ou transgresser les normes lorsque des valeurs éthiques supérieures le justifient. Cette approche reconnaît l’expertise du traducteur et son droit à faire des choix éclairés, même si cela implique de modifier le texte source pour plus de clarté, pour des raisons éthiques ou de pertinence culturelle.

Équilibre entre liberté et contraintes. Si elle valorise la liberté, la traduction émancipatrice n’est pas absolue. Elle équilibre l’agence du traducteur avec les contraintes situationnelles, reconnaissant que toute action part d’un état initial. Les normes, vues comme des « contrôles plastiques », peuvent être révisées et améliorées, permettant au traducteur de contribuer à l’évolution des pratiques.

Principes directeurs : La traduction émancipatrice s’appuie sur trois principes :

  • TIANA (There Is Always aN Alternative) : refuse l’idée d’une traduction parfaite unique, insistant sur la flexibilité et la sémiotique ouverte.
  • Principe dialogique : souligne le rôle du traducteur comme partenaire égal dans un dialogue social avec toutes les parties prenantes et le texte lui-même.
  • « Nur das Ich kann reden » (Seul le Je peut parler) : met en avant la responsabilité personnelle et la responsabilité du traducteur pour sa contribution unique, affirmant sa voix individuelle et sa fiabilité.

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